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Royaliste n°1291 du 2 janvier 2025

La morale, toujours d’avenir

par Gérard Leclerc

jeudi 2 janvier 2025

Le court essai que Rémi Brague consacre à la morale, avec sa sagacité habituelle, a ce premier mérite de mettre en échec le préjugé qui veut que, depuis les sixties, l’esprit libertaire aurait aboli les censures de la conscience. J’avoue que toute une part de moi-même plaide dans le sens d’un bouleversement des mœurs, le célèbre slogan « il est interdit d’interdire » ayant été brandi à l’encontre d’une société dénoncée comme étouffante. N’est-ce pas le moment d’un retournement intellectuel radical, où Freud lui-même est contesté par Marcuse et Reich pour avoir surdéterminé le principe de réalité au détriment du principe de plaisir, celui qui autorise à « jouir sans entraves ». Je ne pense pas que Rémi Brague ignore cela, ou même le sous-estime, lui qui au terme de sa réflexion brandit lavertissement du prophète Ézéchiel. Il y a des logiques mortifères, dont le veilleur doit prémunir les siens, dautant que la cité est en danger de mort.

Il n’empêche qu’en prenant une certaine distance, celle des historiens de la longue durée, on peut relativiser le moment libertaire, au profit d’un vaste mouvement de moralisation. Celui-ci « s’attaque successivement à des pratiques qui, jusqu’à une date assez récente, ne faisaient pas problème. Certaines passaient même pour justes, louables, ou à tout le moins indispensables au bonheur collectif. D’autres étaient censées certes regrettables en soi, mais indissociablement liées à la faiblesse humaine, voire à une condition pécheresse parce que déchue  ». Au premier rang de ces pratiques, l’esclavage, qui n’est pas le seul lot de la traite occidentale, aujourd’hui universellement réprouvé. Mais on peut lui associer « la fin de la torture, de la peine de mort, de la prostitution, de l’alcoolisme et des drogues, et même, à l’horizon, la fin de la guerre ». Un programme très loin d’être réalisé, si l’on songe à la recrudescence stupéfiante des addictions aux différentes drogues jusque dans les catégories sociales les plus aisées et ne parlons pas du retour de la guerre en Europe !

Rémi Brague est d’avis qu’en dépit de toutes les objections possibles, une véritable obsession morale s’est emparée de notre époque : « Ainsi à propos du respect, d’ailleurs très légitime, que l’on doit à l’environnement naturel, aux minorités raciales ou sexuelles, c’est bien un discours moralisateur qui se fait entendre. Toute la panoplie des instruments de culpabilisation joue ici. » Un des exemples les plus actuels est celui du respect de la condition animale mise sur un pied d’équivalence avec la condition humaine, jusqu’à la reconnaissance de droits presque identiques.

Face à ce moralisme ambiant, souvent envahissant, il est utile et salutaire de porter une attention particulière sur cette notion de morale, dont le philosophe a tôt fait de comprendre qu’elle est constitutive de notre humanité. De ce point de vue, il convient de s’inscrire dans une sagesse immémoriale, celle qui ne craint pas de se référer aux véritables lumières de la pensée et de recourir à toute l’érudition que notre auteur sait mettre à contribution. Tout commence, pourtant, par une proposition assez simple : « L’action morale doit concerner autrui, elle doit provenir de moi comme sujet, et elle doit se conformer à une règle. »

Ces trois dimensions peuvent d’ailleurs donner lieu à des modèles qui privilégient un aspect des conduites humaines. L’attention à autrui renvoie à l’homme comme animal politique, l’attention à soi-même relève d’un souci d’ascèse personnel, la référence à la loi impose le respect d’une règle, dont Kant a énoncé qu’elle devait être universelle : « Agis de telle façon que la maxime de ta volonté puisse en tout temps valoir comme le principe d’une législation universelle. »

Je ne puis ici que retenir certains traits essentiels d’un parcours dont la brièveté n’exclue pas la complexité : « Les trois éléments constitutifs de la moralité ne sont pas isolés les uns des autres, mais forment une sorte d’anneau borroméen : l’absence de l’un de ceux-ci rendrait les deux autres inopérants. » Il en résulte que le but de la morale est de « faire apparaitre tout homme comme sujet moral  ». Et d’un tel sujet, rien ne rend mieux compte que la fameuse parabole évangélique du bon Samaritain, admirablement commentée. Rien ne prédisposait le voyageur en terre étrangère à sauver une pauvre victime sur son chemin, dont il ne connaît pas l’identité et ne la connaîtra jamais. Qu’importe ! c’est la seule compassion qui le saisit et l’oblige à lui donner des soins et à le confier à un aubergiste pour un total rétablissement. La victime « ne connaîtra même pas son sauveur et se réveillera sans avoir personne à remercier. L’intrigue se déroule entre deux personnes inconnues l’une de l’autre. »

On peut donc parler d’une gratuité totale. Comment ne pas l’associer à ce que Rémi Brague nomme « virtuosité de l’action morale » virtuosité plus que vertu. À la ressemblance de l’artiste qui a tellement intégré les règles de son art qu’il réalise spontanément son chef d’œuvre. Il en va de même du poète, dont le but n’est pas de respecter la grammaire mais d’écrire de la belle poésie. Le saint est au moraliste ce que le poète est à la grammaire. La morale est la prosodie et la métrique de la vie.

Cette interférence du saint dans l’art moral pose la question d’une possible originalité du christianisme dans un tel domaine : « Il n’y a pas de “morale chrétienne“ au sens où le christianisme apporterait des règles morales originales qui lui seraient propres. Il se contente de la morale commune, celle que résume le Décalogue, la même, d’ailleurs, que celle que l’on rencontre un peu partout à travers le temps et les lieux. Rien de ce qui est considéré comme bien par la morale commune n’est jugé autrement par le christianisme ; à l’inverse le christianisme ne recommande rien de ce que la morale réprouve. » On peut parler toutefois de différence chrétienne dès lors qu’il s’agit d’insister sur l’intention profonde au-delà de l’acte effectué. En second lieu, l’universalité est absolue, au-delà de toutes les appartenances. Tout homme est mon prochain.

Le chrétien qu’est Rémi Brague est en mesure de développer des aspects spirituels ou « dogmatiques » au vrai sens du terme, qui appartiennent à sa tradition, depuis ses textes fondateurs. Ainsi est-il notable que la perfection morale doit procurer la joie, une joie qui soit parfaite. Et le dogme offre à mettre en jeu la grâce, comme don gratuit de Dieu, et la liberté. Si c’est Dieu seul qui sauve, que reste-t-il à l’initiative humaine ? Cette antinomie s’avère trompeuse : « La grâce libère la liberté captive de ses propres décisions. Sans grâce, pas de liberté. »

Ces simples exemples sont significatifs de la pertinence profonde de ce qu’on peut considérer comme un traité philosophique sur un domaine essentiel. Il m’est arrivé de travailler sur de copieux traités de morale fondamentale, auxquels je dois d’ailleurs beaucoup. Mais cette façon qu’a Rémi Brague de remettre la morale à sa place m’a apporté un éclairage propre à rendre compte de toutes nos difficultés présentes, en nous donnant de surcroit « le moral » pour les affronter.

Rémi Brague, La Morale remise à sa place, L’esprit de la Cité, Gallimard.