Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > La chronique de Gérard Leclerc > Chronique des idées > La personnalité singulière de Serge Bonnet

Royaliste n°1310 du 5 novembre 2025

La personnalité singulière de Serge Bonnet

par Gérard Leclerc

mercredi 5 novembre 2025

En nous offrant un travail de dix ans de recherche sur archives, Yann Raison du Cleuziou ne nous permet pas seulement de faire connaissance avec une personnalité hors du commun, il nous permet de mieux comprendre l’époque où il vécut et d’accéder ainsi à une autre dimension des sciences dites humaines. Le frère Serge Bonnet, de l’ordre de saint Dominique, n’était pas un inconnu pour nous. Qu’il me soit permis de rappeler à son propos un seul souvenir. C’était dans la superbe abbaye de Royaumont, si chère à Saint Louis. Dans le cadre d’un colloque sur l’identité européenne - déjà ! – le religieux avait fait une communication où il avait associé à un éloge de Jean-Paul II la préférence évangélique pour les pauvres : l’enfant, le vieillard, le malade, l’étranger. Le retrouvant dans les ruines de l’ancienne abbatiale, je l’avais interrogé sur sa dilection particulière pour Dom Mabillon, du savant ordre de Saint-Maur. J’avais, en effet, été frappé par un récent entretien au Nouvel Observateur, où il avait souligné l’importance de ce bénédictin dans notre histoire intellectuelle. Ne se retrouvait-il pas ainsi proche d’une Blandine Kriegel qui lui avait consacré sa thèse !

Tel était Serge Bonnet : associant toute l’érudition possible aux soucis les plus immédiats, avec un sens tout à fait singulier du prochain, en particulier le plus humble dont il communiait à la sensibilité, au point de mettre à la question les données de la sociologie contemporaine. La vaste enquête de Yann Raison du Cleuziou en rend compte de la façon la plus complète. On pourrait en condenser le contenu par ces quelques lignes de son introduction : « Bonnet est à la fois, prêtre, dominicain et sociologue au CNRS. Ses multiples compétences et surtout ses talents de verbe et de plume en font un polémiste virtuose pouvant tout autant mobiliser des références érudites, des observations quantifiées, des argumentations rigoureuses ou des traits acerbes, une réflexion pastorale ou un témoignage plus personnel. La liberté de ton du dominicain, qui emporte l’enthousiasme ou agace, s’explique par sa formation intellectuelle et par sa connaissance intime du catholicisme populaire. »

C’est précisément sur ce terrain qu’il va affirmer son originalité qui implique une rupture plutôt violente avec les préjugés en cours. Pour pouvoir rendre compte de l’ampleur du combat entrepris à l’encontre de la religion populaire, cible du clergé progressiste des années conciliaires, il est peut-être possible d’en donner une idée en rappelant la controverse entre notre dominicain et une des principales illustrations de son ordre, Marie-Dominique Chenu. Pourtant un même goût pour les dimensions historiques les rassemble, avec la forte influence qu’a eu sur l’un et l’autre l’école des Annales. Mais Chenu envisage l’évolution vers un avenir libérateur. Il dénonce l’idéalisation romantique de la paysannerie et exalte le destin prométhéen du prolétariat né de la révolution industrielle. Au contraire, Bonnet « est attentif à la longue durée qui structure l’ordre social et aux libertés coutumières, patiemment acquises, qui y sont liées. Il ne voit pas le peuple à évangéliser, il observe l’invisibilité du peuple évangélisé et le mépris dans lequel il est tenu. Ce recours à la longue durée lui sert à montrer que la culture contemporaine est traversée de plusieurs temporalités et que ce qui mute n’influe pas nécessairement plus que ce qui dure ».

Ce n’est nullement par préjugé réactionnaire que Serge Bonnet s’oppose ainsi aux positions les plus officielles en sociologie et pas seulement en sociologie religieuse. Il a participé activement à l’expérience des prêtres ouvriers en Lorraine, qui est devenu sa région d’élection et où il va poursuivre jusqu’au bout à la fois son apostolat missionnaire et sa recherche comme membre du CNRS. Notons à ce propos qu’il fut reconnu et protégé par Raymond Aron. Le prêtre et le scientifique vont toujours marcher de concert, stimulés par les réalités de terrain et les controverses qu’elles provoquent. Y a-t-il un seul exemple comparable au XXe siècle d’un prêtre devenu historien de la sidérurgie sans jamais abandonner ses tâches sacerdotales ?

Arrivera un moment crucial où le même homme va se retrouver en plein conflit avec l’entreprise de destruction du catholicisme populaire, soupçonné d’inspiration superstitieuse. La dévotion mariale est moquée, les statues des saints sont mises au rebut lorsqu’elles ne sont pas simplement brisées. Les théologiens de renom entreprennent une distinction rigoureuse entre foi et religion, la première relevant d’un domaine balisé par l’intelligence spéculative, la seconde relevant des croyances et des pratiques d’un peuple peu éclairé. De là à faire du christianisme le lot d’une élite privilégiée, le risque est certain, d’autant qu’à la même époque les militants de l’action catholique sont préférés à l’encontre de la masse des pratiquants des paroisses.

De là la colère et la rébellion de Serge Bonnet qui s’insurge contre la toute-puissance de clercs avec une intransigeance de plus en plus marquée à l’égard de ceux que l’on prive de l’accès aux sacrements. Alors qu’il s’agissait, au lendemain de la guerre, d’évangéliser une classe ouvrière éloignée de l’Église, tout se passe comme si on voulait repousser cette masse dédaignée de chrétiens festifs ou saisonniers. Pour notre dominicain, qui approfondit la psychologie populaire, il faut se persuader que « de la même manière que la plupart des ouvriers ne deviendront jamais des marxistes convaincus et orthodoxes, la plupart des catholiques ne deviendront des dévots à la haute compétence théologique ». Et plus déterminante encore la réflexion sur les rythmes de l’existence. Il n’y a nullement à dédaigner l’importance de la fête dans la vie des familles, a fortiori lorsqu’elle correspond aux grands moments liturgiques. De même, la correspondance des sacrements avec la naissance, l’entrée dans la vie adulte, le mariage et la sépulture : « Les curés lock-outers ne se posent pas la question de savoir à quel saint vont se vouer les hommes à qui ils refusent une fréquentation de l’Église aux grands moments de leur vie… ils seront de plus en plus rejetés vers le tiercé, la drogue, l’horoscope, le porno ou les guérisseurs. Ces ersatz videront les poches des pauvres et rempliront celles des capitalistes.  »

Une certaine verdeur de langage n’était pas étrangère à ce véritable savant qui, par ailleurs, était engagé dans une lutte sans merci contre l’apostasie bien réelle de ses opposants « théologiens ». Yann Raison du Cleuziou fait également le récit précis de cet engagement évangélique du prédicateur qui préférait le langage direct des quatre évangélistes aux circonvolutions des théologiens, même quand ils avaient œuvré à sa propre formation. Faut-il insister sur l’importance de cette véritable somme historique pour mieux comprendre un passé qui s’impose toujours à nous ?

Yann Raison du Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire, Éditions du Cerf, octobre 2025.