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Royaliste n°1316 du 28 janvier 2026

La politique selon Pierre Manent

par Gérard Leclerc

mercredi 28 janvier 2026

L’œuvre singulière de Pierre Manent s’offre à nous aujourd’hui comme un mode de saisie de la politique, qui oblige à faire un bon pas de côté par rapport aux approches idéologiques courantes. En dépit du congé que l’on a donné hâtivement à l’interprétation marxiste des phénomènes sociaux, c’est toujours un mode déterministe qui s’impose, avec l’étude des rapports de force. A contrario se manifeste l’originalité de l’auteur de La Cité de l’homme, mise en valeur lors d’un colloque tenu au collège des Bernardins en mai 2024 et publié en volume. Ainsi que l’écrit dans son introduction Jean-Pierre Delange : « Le travail de Pierre Manent, lecteur des classiques de la philosophie, est un effort véritablement révélateur pour renouveler l’approche que nous avions d’Aristote, de Cicéron, d’Augustin, de Montaigne et de Rousseau. (…) En conséquence, on peut dire de ces lectures, que Pierre Manent soumet à notre jugement, qu’elles nous permettent d’évaluer la situation de notre temps dans la perspective des métamorphises au long cours de la vie politique de l’Europe.  »

C’est dire la richesse d’un tel parcours intellectuel, dont il n’est possible de retenir ici que quelques aspects. Ce qui suppose un choix. Le mien consiste à privilégier la plus récente démarche du philosophe, telle qu’elle s’énonce dans la postface de l’édition du colloque. A priori, malgré le retour actuel à l’antisémitisme, la question posée par Israël à l’Europe pourrait être considérée sinon comme contingente, du moins secondaire. Or, Pierre Manent la considère comme primordiale : « En même temps qu’elle répudie le christianisme, l’Europe est en train de tourner le dos à Israël. Où étaient le fondement et l’arc porteur, le vide s’étend. Fuir le christianisme, se détourner d’Israël, pour accéder à l’humanité des semblables, c’est-à-dire à l’indifférence des indifférenciés, tel est son mouvement de plus en plus accusé. Le peuple juif et l’Église chrétienne sont les deux seules “masses spirituelles” qui résistent encore au glissement de l’Europe dans l’insignifiance définitive. » Ce propos conclusif d’une postface d’un livre est d’une redoutable densité et d’une signification à faire exploser toutes les rhétoriques idéologiques actuelles.

D’évidence, Pierre Manent n’hésite pas à mettre en valeur ses convictions religieuses, celles qu’il a développées dans son superbe essai sur Pascal et la proposition chrétienne (1). Mais il ne s’agit pas seulement de parvenir jusqu’au cœur du mystère chrétien. L’homme des Pensées aide aussi à reconnaître et à distinguer les différents ordres de l’expérience humaine. L’ordre de la charité n’abolit pas l’ordre des corps et l’ordre de la raison. Il n’abolit pas non plus les tensions qui existent dans leurs relations. Comme le précise Gulio De Ligno, un de ses commentateurs : « Il ne faut pas chercher des synthèses entre Athènes et Jérusalem, le miracle fatal de les vider de leurs contenus distinctifs. »

Faut-il parler du retour du religieux en politique, au rebours de la fameuse thèse de Marcel Gaucher sur le christianisme comme religion de la sortie de la religion et de l’émancipation du politique ? Probablement oui, mais en comprenant qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un réenchantement du monde du côté de Manent. Ce n’est pas incidemment que se présente à nous la confrontation des deux philosophes politiques. Ils se connaissent depuis leur jeunesse, à l’école de Raymond Aron, leur maître commun. Depuis lors, leurs œuvres personnelles se sont développées indépendamment. Mais dans l’horizon de la pensée contemporaine il paraît difficile de ne pas les confronter tant elles semblent à distance se répondre l’une à l’autre. Sur le terrain de ce qu’on peut appeler les jugements prudentiels il est vraisemblable qu’ils se retrouvent souvent sur la situation de la France et de l’Europe dans le monde. Il en va autrement sur leurs deux options philosophiques majeures.

Si l’on opposait à Marcel Gauchet la réalité d’un islamisme conquérant qui contredit la thèse de la séparation du religieux et du politique, il répondait que celle-ci est encore à venir avec une modernisation inéluctable. Je ne suis pas certain qu’il soit aujourd’hui aussi sûr de sa position. En ce qui concerne le monde occidental, héritier de la métamorphose judéo-chrétienne, je me pose beaucoup de questions. Ce qui se passe aux États-Unis avec le phénomène Trump, en dépit du caractère trouble du personnage, donnerait plutôt à penser que l’Occident est entré dans une crise dont on perçoit mal les développements. En ce qui concerne l’Europe proprement dite, la crise civilisationnelle, qui ne cessera de s’approfondir, obligera à reprendre à neuf la relation à l’héritage.

Cette relation, Pierre Manent la rappelle, sans être sûr qu’elle s’imposera à la conscience des Européens. Ce qui nous ramène à la citation ultime de l’ouvrage. L’indifférence à l’égard de la spécificité de l’existence d’Israël conduit à se déprendre de ce qui fait sens, dans l’indifférenciation d’un monde vide, que la seule référence aux droits de l’homme ne saurait combler. Parler le langage religieux en le confrontant au langage politique, c’est se situer dans un ordre qui a une tout autre densité que les analyses sociologiques ordinaires. Judaïsme et christianisme constituent des « masses spirituelles » qui donnent un poids à notre humanité en la garantissant de son évanouissement dans l’élément liquide.

Encore faut-il accepter la voie choisie par Pierre Manent, telle que la définit un de ses disciples David J. Mahoney : « Au sens le plus profond et le plus large, le thème par excellence de Manent a été “le problème théologico-politique”, le nexus, le triangle comme il l’a dit, où la religion, la politique et la philosophie se rencontrent. » Cette réintroduction du religieux dans sa modalité pascalienne, est-elle vraiment contraire à ce que Marcel Gauchet entendait par l’émancipation moderne du politique ? Je n’en suis pas absolument sûr, car le dialogue pluriel, la confrontation des intelligences n’est pas forcément indemne de la présence de la raison théologique, ainsi que l’admet un Jürgen Habermas.

Reste que l’objet propre à la cité impose d’analyser et de prendre position sur les médiations nécessaires. Parmi celles-ci, Pierre Manent et ses proches s’intéressent particulièrement aux statuts respectifs des nations et de l’Union européenne. Sur ce point, je distinguerais une autre citation de notre auteur, tant elle me paraît décisive : « L’Union européenne n’est pas politique et n’est pas médiatrice ; elle se confond à ses propres yeux avec l’humanité en voie d’unification… En un sens bien réel, elle veut être un rien, une absence ouverte à toute présence de l’autre, être soi-même un rien pour que l’autre, n’importe quel autre, puisse être tout ce qu’il est. En vérité les autres ne nous proposent trop souvent que l’évidence de leur bon droit, l’excellence de leurs coutumes et la vérité de leur religion. Ainsi sommes-nous en train de perdre la tradition questionnante de l’Occident. »

Derrière l’apparence un peu théorique de la pensée, se dévoile une profonde vérité, dont je laisse au lecteur le soin de s’imprégner. Pour ma part, le projet européen me parait, à l’inverse des constructions politiques, la projection d’un rêve anhistorique. En voulant éloigner du continent toute menace de guerre fatale, on voulait une union au-delà de la géographie, inspirée par une forme de mondialisme. Cette union au-delà de l’histoire rejoignait le Kant du projet de paix perpétuelle qui ne peut être conçu qu’à l’échelle d’une humanité pacifiée. Mais un tel projet, pour peu qu’il ait la moindre chance d’aboutir, suppose la fin de l’histoire, celle qu’on nous prédisait en 1989 et qui s’est révélée illusoire. Que l’Europe se sacrifie en étant rien ne lui vaudra aucun avenir.

Sous la direction de Jean-Pierre Delange et Daniel Tanguay, L’urgence du politique. Sur la philosophie politique de Pierre Manent, La Cité des Lettres, Armand Colin.

(1) Voir Royaliste n° 1247 du 2 janvier 2023.