Mes bons amis de notre conseil de rédaction m’ont proposé de revenir à ce que j’appellerais le phénomène Gilles Deleuze, à l’occasion de son centenaire. Je serais bien en peine de répondre à leur attente, car je n’ai ni le loisir ni même l’envie de revenir à une œuvre considérable, au moins en taille, et qui exigerait une analyse approfondie. Bien que profondément étranger à ce style de pensée, je ne me laisserais pas non plus tenté par le goût du pamphlet. Ce ne serait pas digne de la stature d’un écrivain dont je suis bien incapable d’analyser tous les livres qui recouvrent tant de domaines de la culture. Philosophe, Gilles Deleuze a écrit sur Spinoza, Kant, Bergson (qu’à l’encontre de beaucoup de ses contemporains il estimait loin de le mépriser comme un auteur spiritualiste à l’ancienne). Mais il s’est intéressé aussi à la littérature, notamment à Marcel Proust, Sacher-Masoch ou Lewis Caroll. Et que dire de son affrontement avec la psychanalyse et ses deux partenaires Freud et Lacan ?
Il me semble me souvenir avoir lu avec quelque intérêt son essai sur Nietzsche et la philosophie, mais c’est trop lointain pour que j’en tire la moindre leçon. Ce qui m’a le plus préoccupé, parce que c’était vraiment au centre d’une actualité intellectuelle et militante brûlante, c’est d’évidence ce fameux Anti-Œdipe écrit en compagnie de son complice Félix Guattari. Ne s’agit-il pas d’un de ces ouvrages qui marquent une époque et qui autorisait un Michel Foucault à décréter d’autorité : « Une fulgurance s’est produite qui portera le nom de Deleuze : une nouvelle pensée est possible ; la pensée, de nouveau, est possible. Elle n’est pas à venir, promise par le plus lointain des recommencements. Elle est là, dans les textes de Deleuze, bondissante, dansante devant nous, parmi nous… un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien. » Il est vrai que les deux hommes étaient très liés. J’ai assisté, involontairement, à une de leur conversation au téléphone, alors que Foucauld avait eu l’amabilité de me recevoir à l’occasion de la publication du premier tome de son Histoire de la sexualité.
Il y a, incontestablement, quelque chose de vrai dans une telle affirmation, qu’on le veuille ou non. Deleuze s’est trouvé en accord profond avec le moment Mai 68 auquel il a porté la caution d’un intellectuel à la mesure de la révolution mentale que l’on a pu désigner comme celle du désir. Un désir que René Girard s’efforcerait, selon ses propres termes, de démystifier. Que les gens de Libé aient longtemps considéré L’Anti-Œdipe comme leur bible est aussi significatif de cette occurrence, qui est aussi de l’ordre du combat. Avec le temps. – plus d’un demi-siècle ! – on peut d’ailleurs constater à quel point ce qui fut l’actualité même est devenu obsolète. J’en veux pour preuve cette complicité Deleuze-Foucauld. La militance soixante-huitarde présentait des aspects que l’on est bien en peine de comprendre aujourd’hui. On sait qu’un des concepts foucaldiens les plus évident relevait de l’emprise des pouvoirs. Emprise que l’auteur de Surveiller et punir s’appliquait à débusquer sous tous les aspects possibles, singulièrement celui du pouvoir d’enfermer les délinquants.
J’ai retrouvé par hasard un entretien entre les deux hommes sur la prison qui s’érige à l’encontre de toutes les répressions. Gilles Deleuze : « Je veux dire que toutes les formes de répressions actuelles, qui sont multiples, se totalisent facilement du point de vue du pouvoir. La répression raciste contre les immigrés, la répression dans les usines, la répression dans l’enseignement, la répression contre les jeunes en général. Il ne faut pas chercher seulement l’unité de toutes ses formes dans une réaction à mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation à une organisation concertée de notre avenir prochain. »
Sans doute ce genre de propos pourrait-il trouver encore une résonance à l’extrême gauche et dans le mouvement antifa, mais il se trouverait en contradiction flagrante avec une opinion populaire qui a plutôt viré du côté du Rassemblement national. Il n’est plus vrai que « toute défense ou attaque révolutionnaire partielle rejoint la lutte ouvrière ». De même, la lutte menée à l’époque contre la guerre au Vietnam, que les deux hommes privilégiaient du point de vue de sa force de déflagration, nous apparait désormais inapproprié. Ne s’insère-t-elle pas dans la propension à suivre tout mouvement se réclamant de la Révolution, jusqu’à soutenir les pires régimes sanglants ? Mais nos deux intellectuels étaient assez lucides pour s’apercevoir de leur bévue. Sous le giscardisme, j’ai entendu des militants gauchistes se plaindre de la trahison de Deleuze, soupçonné d’être passé du côté de la réaction. Quant à Foucauld, j’avais été très surpris de son mouvement de recul, lorsque j’avais évoqué son engagement contre le régime de la prison, où il avait entraîné un Jean-Marie Domenach.
Mais il est une question sur laquelle la pensée critique des années soixante-dix demeure une référence indiscutable, c’est celle de la révolution dite sexuelle. Car, si les gens de Libération ont franchement décidé de rompre avec leur hostilité à l’égard du capitalisme libéral, ils défendent bel et bien la ligne définie par Serge July comme « libérale-libertaire ». Et de ce point de vue, ce que Jean-Pierre Le Goff appelle le gauchisme culturel a encore de beaux jours devant lui.
La charge violente de L’Anti-Œdipe contre la psychanalyse freudienne n’a rien perdu de son mordant. Cette simple citation suffirait à définir son angle d’attaque : « La psychanalyse culmine dans une théorie de la culture qui reprend la vieille tache de l’idéal ascétique, Nirvana, bouillon de culture, juger la vie, déprécier la vie, la mesurer à la mort, et n’en garder que ce que veut bien nous en laisser la mort de la mort, sublime résignation. […] La psychanalyse devient la formation d’un nouveau type de prêtres animateurs de la mauvaise conscience : c’est d’elle qu’on est malade, mais c’est par elle aussi qu’on guérira. »
Marcuse et Reich sont préférés à Freud et à Lacan. Ce Reich « qui fut peut-être le seul à maintenir que le produit de l’analyse devait être un homme libre et joyeux, porteur de flux de vie, capable de les porter jusque dans le désert et de la décoder. » Et pourtant l’analyse elle-même est devenue suspecte, devant céder la place à une schizo-analyse qui porterait avec elle l’espoir de toutes les libérations ! Les répliques à Deleuze et Guattari n’ont pas manqué après la publication de leur ouvrage (1972). La plus complète et la plus décisive est venue, à mon sens, de Pierre Boutang dont la superbe Apocalypse du désir, voulue par Maurice Clavel, porte la réflexion au niveau supérieur de la métaphysique et de la théologie. Mais sur le terrain choisi par les auteurs de la provocation, il me semble que c’est Cornelius Castoriadis qui a apporté la réponse la plus adaptée. N’hésitant pas, à montrer une certaine férocité, il s’insurgeait contre la destruction des conditions de socialisation de l’individu : « À moins d’ignorer intégralement ce qu’est la psyché et ce qu’est la société, il est impossible de méconnaître que l’individu social ne pousse pas comme une plante, mais est créé, fabriqué par la société, et cela toujours moyennant une rupture violente de ce que sont l’état premier de la psyché et de ses exigences. »
Mais la déconstruction n’avait pas seulement pour cible la socialisation des individus, elle s’en prenait à l’intégrité de la personne, dont témoignait l’hostilité à l’égard du personnalisme d’un Martin Buber. Curieux destin d’une pensée née pourtant à l’école de la plus profonde culture.
Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie. L’Anti-Œdipe, Les éditions de minuit.
Pierre Boutang, Apocalypse du désir, Les Provinciales.
Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Points essais.
Le moment Deleuze