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Royaliste n°1300 du 7 mai 2025

Le pape François… extraeuropéen ?

par Gérard Leclerc

mercredi 7 mai 2025

La mort du pape François a entraîné des réactions diverses, positives en raison de son rayonnement qui dépassait les frontières de l’Église catholique, mais aussi négatives, et pas seulement de la part de ceux que l’on classe dans le camp traditionaliste. J’en veux pour preuve ce jugement radical de Nicolas Baverez, qui se définirait sans doute fidèle à l’exemple de son maître Raymond Aron. Ne parle-t-il pas du contresens historique du pape François « qui contrairement à Jean-Paul II et à Benoît XVI, a ignoré le basculement de la géopolitique, la montée en puissance des régimes autoritaires, le retour de la guerre et la sortie de tout contrôle de la violence. Il a ainsi pris le risque d’engager l’Église aux côtés des empires autoritaires et des fanatiques pour lesquels la foi justifie un recours illimité à la force. » (Le Figaro, 28 avril.) L’algarade est particulièrement rude. Est-elle vraiment justifiée ?

Le principal exemple fourni par Nicolas Baverez tient dans la négociation entreprise avec le gouvernement chinois, et qui légitimerait la sujétion de l’Église au régime, en dépit de la répression féroce qui s’exerce sur les chrétiens clandestins et de protestations éclairées de ce résistant remarquable qu’est le cardinal Zen, archevêque émérite de Hong Kong. Je reconnais que l’accord conclu entre Pékin et le Saint-Siège pose de sérieux problèmes. Mais je vois mal en quoi il autorise l’auteur à parler de fascination de François à l’égard de la Chine. Voilà bien longtemps que la diplomatie vaticane s’interroge sur les moyens d’approche pour garantir aux catholiques persécutés de cette nation-continent un minimum de sécurité. J’ai eu, à ce propos, le témoignage personnel du cardinal Etchegaray, envoyé spécial de Jean-Paul II sur le terrain. Si l’on est parvenu à un compromis jusqu’alors impossible, ce n’est nullement en raison d’une quelconque complaisance, encore moins d’une fascination. Lorsqu’on sait que son principal artisan, du côté de Rome, est le cardinal Parolin, secrétaire d’État, donc numéro deux du Saint-Siège, toute suspicion de ce style paraît hors de propos.

La démarche, peut-être hasardeuse, est d’abord d’ordre pragmatique. Elle rappelle ce qui s’est passé sous le pontificat de Paul VI, avec ce qu’on appelait « l’Ostpolitik », c’est-à-dire une relative ouverture à l’égard des régimes communistes, afin de négocier un modus vivendi pour les Églises locales. Le principal acteur de cette Ostpolitik était le cardinal Casaroli. Parolin ou Casaroli, ce qu’il y a sans doute de meilleur dans l’école romaine, est à mille lieux de toute contamination idéologique de type progressiste ! L’un et l’autre, à un demi-siècle de distance, n’échappaient pas aux rapports de force. Rapports de force, qui peuvent brusquement changer, lorsque le cardinal Wojtyla, archevêque de Cracovie, accède au siège de Pierre et provoque une bourrasque populaire qui déstabilise le système soviétique.

Ce que l’on peut retenir de l’analyse de Nicolas Baverez, c’est la nécessité impérieuse d’une contextualisation géopolitique, sans cesse adaptée aux évolutions de la planète. Et de ce point de vue, il y a une réelle difficulté pour l’Église catholique de concilier son appartenance native à l’Occident et sa nature de plus en plus mondialisée. Comment un pape, venu du continent sud-américain, n’aurait-il pas été le témoin et l’acteur de ce positionnement bien différent de ses prédécesseurs. Jean-Paul II pouvait bien être représentatif d’une culture particulière, qui, enracinée dans le romantisme polonais du XIXe siècle, s’éloignait d’un certain classicisme. Il n’en était pas moins participant d’un échange propre à l’Europe. Quant à Benoit XVI, le pape théologien par excellence, il pouvait signifier son accord de fond avec un Jürgen Habermas, se tenant ainsi dans la continuité d’une rationalité occidentale.

Avec Jorge Mario Bergoglio, on ne dira pas que tout change, parce que l’ancien archevêque de Buenos Aires est lui-même imprégné des maîtres qui ont été ceux de Joseph Ratzinger, tel Romano Guardini. Mais tout se trouve substantiellement modifié par une histoire politique qui n’a rien à voir avec celle de l’Europe du lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi l’expérience péroniste qui intéresse le jeune homme propulse dans un climat idéologique qui nous est étranger. Et que dire de la tragédie, et pas seulement en Argentine, avec des dictatures sanglantes à laquelle s’oppose une entreprise révolutionnaire radicale de type castriste !

Le jésuite Bergoglio a vécu cruellement la dictature de Videla d’une exceptionnelle cruauté (30 000 personnes disparues, des millions d’Argentins exilés…). Durant cette période il est nommé provincial de la Compagnie de Jésus avec mission, explique son biographe Austen Ivereigh, « de protéger les jésuites et de prêter assistance aux victimes de la répression ». De cette tâche, il s’acquittera au mieux, non sans être suspecté par certains d’être complice du régime, ce qui est foncièrement malhonnête. Car s’il refuse de participer à une action de type castriste, il n’en prend pas moins des risques considérables pour arracher certains otages aux griffes du régime. Et s’il rencontre par deux fois le général Videla, ce n’est pas par complaisance mais pour obtenir la libération de religieux emprisonnés dans des conditions atroces.

La réputation de progressisme qu’on a pu faire au pape François est donc erronée. Il n’a jamais adhéré à la théologie de la Libération, qui avait des relents léninistes. Il se reconnaissait, en revanche, dans une théologie du peuple, d’inspiration évangélique. On peut en déduire qu’il est également éloigné de ce qu’on appelle conservatisme et qu’il n’a pas d’appétence particulière pour un capitalisme ultra-libéral qu’il considère comme prédateur. Il est néanmoins hasardeux de dresser un portrait proprement politique du pape défunt, qui ne se définit fondamentalement que comme un pasteur, même s’il n’ignore rien des rouages politiques.

Lorsque le cardinal Bergoglio est élu successeur de Benoît XVI, il met tout de suite l’accent sur ce qu’il appelle les périphéries. Des périphéries qui ne concernent pas seulement les immenses concentrations des métropoles urbaines, mais tous les continents et notamment les régions les plus éloignées de ce petit cap de l’Asie qu’est l’Europe. Cette Europe n’est plus, pour lui, le cœur vivant de l’Église universelle. Il déplore son vieillissement et son absence de fécondité. Il n’accomplira aucune visite apostolique dans des pays comme l’Allemagne et l’Espagne. S’il lui est arrivé de venir trois fois chez nous (à Strasbourg, à Marseille et à Ajaccio), il prendra grand soin de préciser qu’il s’agit d’occasions particulières qui ne s’identifient pas à un voyage officiel. Volontairement, il manquera la réouverture solennelle de Notre-Dame de Paris. Ainsi signifie-t-il que l’Église est vraiment devenue catholique et donc universelle et non plus européo-centrée. Faut-il le déplorer, en escomptant que son successeur trouvera un équilibre entre les périphéries et un héritage historique qui n’a pas fini de nous instruire et de servir de référence dans le fil d’un passé bimillénaire ?

Austen Ivereigh, François le réformateur. De Buenos Aires à Rome, Éd. Emmanuel, 2017, 536 pages.

Pape François, Espère, éditions Albin Michel, janvier 2025, 400 pages.