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Royaliste n°1300 du 7 mai 2025

Le roi de l’arène

Les Formes

mercredi 7 mai 2025

Cinéma : Tardes de soledad, un film documentaire de Albert Serra, (Espagne, Portugal, France). Sortie en France le 26 mars 2025.

Un combat de gladiateurs avec lions, une joute équestre de chevalerie, une chasse à courre, un dompteur de fauves au cirque, une course de taureaux, tout a disparu ou est en voie de l’être. La nostalgie nous étreint à la vue rétrospective de merveilleux spectacles fantasmés avant d’être confinés à nos écrans ou à des parcs dédiés. Le progrès bénéficie heureusement à la cause animale. D’autres formes de divertissement, de sport et d’art tout ensemble les remplacent ou les remplaceront pour les nouvelles générations.

Avec le prodige péruvien Andrés Roca Rey, 28 ans, l’art de la tauromachie a atteint un sommet que célèbre le documentaire exceptionnel d’Albert Serra. Ce dernier a conscience que jamais plus on ne filmera ainsi la corrida. C’était la « dernière fois ». La raison en est que son film est insurpassable, mais encore que la corrida elle-même n’est plus qu’un vestige d‘une époque et d’une civilisation révolues. Le torero est représenté tel « le chevalier à la triste figure », bien que magnifiquement beau, avec un visage d’ange et un corps androgyne sous son habit de lumière. Il a autour de lui de laborieux Sancho Panza de sa cuadrilla, des reitres, des courtisans, à la peau tannée, aux traits rugueux et à la mine patibulaire, qui accentuent par contraste le splendide isolement de prince, de demi-dieu, d’être à part, unique, de prêtre au sens de sacrifiant, qui sacrifie certes le taureau selon un rite païen mais aussi qui se donne lui-même en sacrifice.

Le cinéaste de Don Quichotte et de La Mort de Louis XIV a su capter cette face mystique – plus que religieuse – en même temps que et à travers la brutalité crue, la barbarie originelle, la violence primitive, la matérialité de la sueur, du sang et de la boue. La caméra à l’objectif resserré ne montre pas le public, elle ne fait pas entendre les fanfares, elle laisse entièrement de côté le folklore, les processions, les triomphes, même le soleil et l’ombre. Ne subsiste que le face à face, seul à seul, du bellâtre et du monstre, en gros plan, morceaux choisis entre des milliers de rushes qui ne laissent aucun répit au spectateur haletant pendant deux heures d’affilée, brièvement interrompus de plans fixes dans le mini-van entre l’arène et la chambre d’hôtel.

Pro ou anti ? Les critiques en débattent. L’agonie du taureau en direct, à six reprises, plaira aux abolitionnistes. L’héroïsation du torero et l’esthétique des images et des couleurs ravira les défenseurs. Le débat est en réalité dépassé. La cause est entendue. Ce film est une sublime oraison funèbre, un strident chant du cygne, la fin d’une illusion lyrique, la « mort dans l’après-midi » du titre du célèbre roman d’Ernest Hemingway (1932) auquel fait écho le titre du film laissé en espagnol (en traduction libre, cela donnerait « après-midi de solitude ».

Peut-on laisser la responsabilité de l’histoire sur les frêles épaules d’un jeune Narcisse idolâtré et injurié, porté aux nues et piétiné, comme une pyramide qui reposerait sur sa pointe ? Le film plonge ses racines dans l’antiquité grecque plus encore que dans le mystère chrétien. Il nous ramène aux origines les plus enfouies de notre humanité. L’équilibre du monde dépend d’un souffle animal comme à la Création et de l’épée qui tranche. ■

Dominique Decherf.

NB : Andrés Roca Rey a mené 78 corridas en 2024. Il sera la vedette de la feria de la Madeleine à Mont-de-Marsan le 19 juillet prochain.