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Royaliste n°1301 du 21 mai 2025

Léon XIV, au risque de l’histoire

par Gérard Leclerc

mercredi 21 mai 2025

Le cérémonial a beau se reproduire de façon identique, il n’a rien perdu, bien au contraire, de sa force. C’est l’histoire même qui semble invoquée entre les deux bras de la colonnade du Bernin. Et l’étonnante adhésion populaire qui accompagne l’apparition du nouveau pape à la loggia de Saint-Pierre a quelque chose d’unique au monde. Avec les moyens modernes de diffusion, ce sont tous les continents qui sont invités à participer à l’événement, avec le sentiment d’assister à l’ouverture d’une nouvelle page marquante de leur propre vie. L’apparition du cardinal Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV, manifeste l’alliance du présent et du passé, de par sa personnalité tout à fait incarnée dans notre temps et reliée à la profondeur d’une temporalité qui remonte aux premiers siècles de l’Église. Autant son prédécesseur, en utilisant le nom inusité de François, avec la seule référence du Poverello d’Assise, avait voulu marquer une sorte de rupture, une scansion innovatrice, autant Léon XIV se réclame d’une dynastie d’où ressortent les figures de personnages typiques de la fonction papale.

On a beaucoup parlé, à juste raison, de Léon XIII, le dernier évêque de Rome du XIXe siècle, mais les plus érudits des commentateurs n’ont pas oublié Léon le Grand, le premier de cette lignée, dont le bilan est impressionnant, autant pour son rôle de défenseur de la cité face à Attila que par son rôle de docteur de la foi dans la définition des dogmes qui structurent le christianisme, notamment avec le concile de Chalcédoine en 451. J’ai relu, à ce propos, la longue notice du Dictionnaire historique de la papauté, dirigé par Philippe Levillain (1). Elle nous plonge dans une période particulièrement rude, puisque c’est le moment où s’effondre l’empire romain d’Occident sous l’effet des invasions barbares. Léon Ier, par son énergie, va affirmer que la Rome païenne est devenue, grâce au siège de Pierre, la tête de l’univers. Le pontife romain est donc doué d’une autorité politique en accord avec son autorité spirituelle. Comment peut-il en être autrement pour une religion de l’Incarnation qui ne saurait ignorer les réalités du temporel, où elle est immergée ?

Par ailleurs, l’autorité spirituelle, conforme au charisme de Pierre, s’affirme dans un climat tumultueux, que nous avons peine à imaginer et qui rend presque dérisoires les querelles actuelles entre ceux qu’on classe comme conservateurs ou progressistes. On se persuade ainsi que la papauté ne s’appuie pas simplement sur les Écritures qui mettent en évidence la primauté de Pierre, mais qu’elle se construit aussi à force d’initiatives et d’opiniâtreté, et la personnalité des différents titulaires du siège romain y est pour beaucoup.

Il en va de même de Léon XIII, auquel le nouveau pape s’est explicitement référé. Là encore, c’est toute une analyse qu’il conviendrait d’opérer pour comprendre comment le successeur de Pie IX a envisagé sa mission, avec la fin des États pontificaux et l’unification italienne sous l’autorité de la monarchie de Savoie. La rupture est évidente. On peut évaluer la déclaration de Vatican I sur l’infaillibilité pontificale comme une mutation de l’institution dévolue à sa seule mission pastorale. Mais le pape Pecci ne renonce pas à exercer une influence profonde dans l’ordre politique, ne serait-ce que par le réseau diplomatique de ses nonces. Il intervient directement dans les affaires des États européens, et notamment chez nous. On a peu évoqué ce qu’on appelle le Ralliement, où le pape invite les catholiques français à accepter le régime républicain. Il est vrai qu’il s’agit d’un échec, puisque, contrairement à son dessein, la constitution d’un parti confessionnel à l’exemple du Zentrum allemand ne pourra aboutir, en raison de la division des catholiques et de l’hostilité du parti républicain peu désireux d’accepter un compromis idéologique avec les cléricaux.

Mais ce n’est pas sur ce terrain que Léon XIV a invoqué l’exemple de son prédécesseur, préférant se référer à la célèbre encyclique Rerum novarum sur la question sociale. Le nouveau pape ressent avec acuité la nécessité de prendre en compte la révolution technologique imposée par l’intelligence artificielle. Révolution qui lui paraît du même ordre que la révolution industrielle du XIXe siècle. C’est donc que le pape, qui est aussi de formation scientifique, est conscient de la tâche qui l’attend et à laquelle il ne saurait se dérober. Doit-on prévoir une encyclique sur le sujet, à la suite de François consacrant sa première encyclique au défi écologique ?

Ce n’est pas son seul souci. Ses premières déclarations, notamment devant la représentation diplomatique auprès du Vatican, ont mis en évidence son angoisse devant les guerres en cours. François parlait déjà d’une Troisième Guerre mondiale en morceaux et ne cessait de tenter des propositions d’arbitrage, notamment entre la Russie et l’Ukraine. L’un et l’autre s’inscrivent ainsi dans l’héritage de tous les papes du XXe siècle face aux embrasements de la planète. On peut d’ailleurs juger qu’ils ont échoué, rivés à leur rêve utopique de désarmement universel. Mais qui pourrait se substituer au Siège de Pierre et à Benoît XV tentant, de toutes ses forces, d’arrêter le suicide européen de la Première Guerre mondiale ?

Préalablement à l’Église ad extra, il y a bien sûr, l’Église ad intra, dont le successeur de Pierre a la charge comme pasteur. Et c’est d’elle que Léon XIV s’est d’abord préoccupé dans sa première homélie, prononcée dans la chapelle Sixtine, en désignant la menace de l’athéisme et de l’extinction de la foi. De ce point de vue, comment ne pas prendre en compte l’appartenance de Robert Francis Prevost à un ordre religieux, les Augustins. La référence à l’évêque d’Hippone renvoie à l’ombre immense qui plane sur toute la pensée occidentale et continue à nous impressionner. L’auteur des Confessions était encore la référence d’un Jacques Lacan, qui voyait dans le témoignage du converti la première analyse clinique, puisqu’il s’agit d’une autobiographie où l’auteur se raconte devant un Autre.

Saint Augustin est à l’origine d’un développement dogmatique considérable, notamment sur la question du péché originel (2). Sans lui, notre Blaise Pascal est impensable, avec la cruciale question de la grâce, dont on ne craignait pas de se saisir dans les lycées publics de la IIIe République. Mais ce qui le distingue, c’est la dimension d’intériorité qui est la sienne et qui nous renvoie à des profondeurs assez différentes des profondeurs freudiennes. En ce sens, Léon XIV a eu un prédécesseur avec Benoît XVI, très marqué par saint Augustin. Il y a donc lieu de penser que notre nouveau pape développera un enseignement qui s’inspirera du docteur de l’Église. Celui qui écrivait : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos, jusqu’à ce qu’il repose en Toi. » Un pape qui a aussi derrière lui une expérience pastorale impressionnante. Lui, l’Américain (aux multiples origines, même française) né dans la banlieue de Chicago et devenu missionnaire au Pérou. Le nouvel évêque de Rome ouvre une page de l’histoire d’une Église vraiment universelle

(1) Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, 1994.

(2) Philippe Sellier, Pascal et saint Augustin, Albin Michel, 1995.