L’exposition que consacre la Galerie des Gobelins au Dernier sacre est surprenante et spectaculaire. Deux cents ans après l’évènement, Stéphane Bern précise : « Au-delà même du personnage, cet évènement historique mérite d’être évoqué par une exposition : ce dernier sacre marque aussi l’âge d’or des arts décoratifs du XIXe siècle, alors que la France se modernise dans les balbutiements de l’industrialisation. Les commandes royales affluent pour faire de ce sacre une cérémonie fastueuse… qui offre aux ateliers d’art une heureuse opportunité ». Au départ de ce projet d’exposition, il y a aussi un miracle : la découverte dans les réserves du Mobilier national, dans des caisses empoussiérées qui n’avaient pas été ouvertes depuis près d’un siècle, de l’ensemble des décors et des costumes du sacre de Charles X, rangés dans l’attente d’un autre sacre qui n’eut jamais lieu. Aux meubles et ornements issus des collections du Mobilier national s’ajoutent des œuvres conservées dans d’autres collections publiques françaises ou chez des particuliers. Pour Jacques Garcia, auteur de la spectaculaire mise en scène : « c’est toujours très difficile d’affirmer recréer, ce qui est crucial c’est l’esprit ». Après l’évocation des funérailles de Louis XVIII, l’exposition invite le visiteur à suivre les préparatifs du sacre, puis à s’immerger dans les étapes de la cérémonie.
Le 16 septembre 1824, Louis XVIII, le roi restauré de la Charte du 4 juin 1814, meurt aux Tuileries après avoir régné plus de dix ans. L’article 74 de la Charte indique : « Le roi et ses successeurs jureront, dans la solennité de leur sacre, d’observer fidèlement la présente charte constitutionnelle ». Louis XVIII a pensé au sacre tout au long de son règne. S’il y a renoncé, ce n’est pas pour les motivations polémiques qui ont été supposées par la suite. C’est parce que le roi a estimé que les conditions politiques n’étaient pas réunies. La réalité de la monarchie constitutionnelle se prouvant avec le développement du règne, la solennité du serment ne s’avérait plus indispensable. Mais, « le roi est mort, vive le roi ! ». Emmanuel de Waresquiel écrit : « Le dernier des rois de la branche aînée des Bourbons revient de loin… Il a vu la monarchie s’effondrer, il a subi pendant près de vingt-cinq ans les errances de l’exil. Comment ce prince… ne pouvait-il pas voir dans son avènement un signe de la Providence et partant en tirer des certitudes, une assurance au-delà du raisonnable ? » Pourtant, tout ce qui est attaché, parmi les élites, à la Charte, aux libertés, à la représentation nationale ne voit pas cet avènement sans une certaine appréhension. On a appris à connaître le comte d’Artois. Pour lui, la Révolution n’aurait jamais dû avoir lieu. Il a été le premier à émigrer. Il n’a cessé de s’opposer à la politique de réconciliation voulue par Louis XVIII. Elle est coupable à ses yeux d’avoir « brisé les digues qui mettaient un frein à l’impatience des révolutionnaires ». A son avènement, il est soupçonné de vouloir se débarrasser de la Charte.
Le sens d’un sacre. - 22 décembre 1824, Charles X annonce, dans son discours du Trône devant la Chambre des députés et la Chambre des pairs réunies, son intention de se faire sacrer à Reims. Le sacre a lieu le 29 mai 1825. Pour Waresquiel, « Il ne fait pas de doute que dans l’esprit du roi, l’onction de Reims constitue le premier socle de sa souveraineté. Si le sacre ne confère pas le pouvoir royal reçu par hérédité, il en indique et en renouvelle l’origine divine en mettant en scène le premier corps du souverain, ce corps spirituel et mystérieux qui, à la différence de son corps physique, ne meurt jamais ». Par l’apposition du saint chrême sur le corps du roi, puis par son couronnement en présence du peuple assemblé, on renouvelle à Reims l’origine divine du pouvoir du roi, on consacre en même temps l’union de ce dernier avec son peuple. C’est le sens officiel de la cérémonie tel qu’on peut le lire dans les nombreuses relations autorisées consacrées à l’évènement. Tout a été fait pour présenter le sacre comme le symbole d’un renouveau qui aurait mis fin à l’ère des révolutions. Pourtant, à Reims, le roi jure de « gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte constitutionnelle ».
En juillet 1830, les élections voient la victoire du parti libéral, défavorable à Charles X. En réaction, le roi signe le 25 juillet une série d’ordonnances qui suspend la liberté de la presse, dissout la chambre des députés et modifie les règles électorales. Le lendemain, Paris entre en révolution. Ce sont les « Trois Glorieuses ». Le 2 août, Charles X abdique et reprend le chemin de l’exil. Charles de Rémusat aura cette phrase qui fait mouche. Charles X est tombé. « Il est tombé du côté où il penchait ». Aux Gobelins, dans la dernière salle de l’exposition, figurent deux citations attribuées à Charles X : « J’aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du roi d’Angleterre ». Et encore : « Un roi qu’on menace n’a de choix qu’entre le trône et l’échafaud ». Cynique, mais réaliste, Talleyrand répond : « Sire, votre majesté oublie la chaise de poste ! ». Le dernier tableau exposé représente « l’intronisation », et non plus le sacre, du duc d’Orléans devant les Chambres assemblées au Palais-Bourbon. Louis-Philippe 1er, roi des Français, prête serment sur la Charte révisée. ■
Alain Solari.
► « Le Dernier Sacre. 1825-2025 » . Mobilier national, Galerie des Gobelins, 42 avenue des Gobelins, 75013 Paris . Jusqu’au 20 juillet 2025.
Les ambiguïtés d’un sacre