Il est loin, désormais, le temps où le cinéma était quasi-indissociable du mot Hollywood, de ses studios et de ses sociétés de productions mythiques. Invention française, le cinéma a rapidement conquis le monde. Et si les Etats-Unis, en industrialisant la production de films de plus ou moins bonne qualité, ont très tôt su en faire une machine lucrative, d’autres pays en ont quant à eux fait un art authentique, celui que l’on qualifie de « Septième ». Parmi ces derniers, il faut signaler la France mais aussi le Japon, dont l’apport décisif a été récemment rappelé dans ces colonnes, à l’occasion d’un article consacré à une biographie de Sophie Gallé-Soas dédiée au photographe Masahisa Fukase.
Cela dit, le Pays du Soleil Levant n’est plus seul, en Asie, à apporter sa pierre à l’édifice du cinéma. En effet, la plupart de ses voisins s’y sont mis également. Et si l’on a beaucoup plus entendu parler ces dix dernières années en France du cinéma sud-coréen en raison de la Palme d’or obtenue en 2019 par le cinéaste Bong Joon-ho pour Parasite (2019, 2 h 12) et grâce, surtout, à la démarche d’influence culturelle menée par Séoul dans notre pays (1), il faut voir au-delà de ces deux bonzaïs cachant les forêts indiennes et chinoises. Car s’ils ne défrayent pas forcément la chronique chez nous, les films provenant de ces deux États sont, en termes d’entrées dans les salles obscures comme de revenus, en train de conquérir le monde et de pousser Hollywood au bord du trou menant directement aux oubliettes de l’histoire du 7e Art.
Un exemple ? Le blockbuster RRR (de S.S. Rajamouli, 2022, 3 h 07 mn) à propos duquel Télérama (28/03/2022), a remarqué avec justesse que, « comme pour la plupart des films indiens, l’arrivée en France en 2022 de ce délirant film d’action s’est faite dans une totale discrétion », tandis qu’il s’imposait à grand bruit partout ailleurs. Comparable, par sa nature, sa longueur, son casting et son budget à un film comme Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1956, 3 h 42), les Français, qu’ils fassent ou non le choix d’aller le voir, auraient en effet dû entendre massivement parler de ce film retraçant la vie de deux révolutionnaires indiens bien réels, Alluri Sitarama Raju et Komaram Bheem, qui ont combattu respectivement le Raj britannique et le Nizam d’Hyderabad. Et si ce ne fut donc pas exactement le cas, il n’en demeure pas moins que, dans le reste du monde, la notoriété de RRR égale voire dépasse celle du film qui a rendu célèbres Charlton Eston et Yul Brinner, incarnant respectivement Moïse et Ramsès II.
Ceci posé, les films concurrençant ceux de Hollywood sur le marché mondial ne proviennent pas tous de Tollywood, l’art cinématographique pratiqué à Hyderabad et dont les films sont réalisés en langue télougou, comme c’est le cas de RRR. Ils ne proviennent pas uniquement non plus de Bollywood, le surnom donné à l’industrie du cinéma indien basée à Bombay, dont le succès des productions ne se dément pas. Ils viennent, et de plus en plus, de « l’Empire du Milieu » (« Après le covid, le cinéma chinois plus en forme que jamais », BFMTV, 9/01/2022).
A observer les longs-métrages chinois battant les records d’entrée et de revenus – des films d’action, des blockbusters –, on pourrait assez naturellement être tenté de croire que, à l’instar de ses produits manufacturés, la Chine, en matière de cinéma, n’a pas non plus misé sur la qualité. Ce serait toutefois faire une grave erreur d’analyse. Ainsi que le suggère à juste titre Nathalie Bittinger (2), plus que de cinéma chinois, il faudrait plus justement parler des cinémas chinois. Comme ailleurs, le cinéma n’est pas monolithique en République Populaire de Chine. Pour peu qu’on veuille bien voir ce qui se présente sous nos yeux, on y trouve de tout. Et notamment d’agréables surprises.
Un exemple ? Les Feux sauvages, du cinéaste Jia Zhang-Ke (2024, 1 h 51 mn), connu pour ses réalisations sur le Barrage des Trois-Gorges, qui a contraint des centaines de milliers de Chinois à abandonner leurs villages construits à flanc de colline pour, la plupart du temps, rejoindre de grandes agglomérations. Dans ce dernier film, en compétition au festival de Cannes l’année dernière, il est encore question de ce drame humain, mais pas que. C’est surtout l’évolution de la Chine, depuis son adhésion à l’OMC en 2001 jusqu’aux lendemains de la pandémie de covid-19, qui est observée par la caméra de Jia Zhang-Ke. Et d’une façon pour le moins originale : « un montage d’images qu’[il] a filmées dès 2001, sans autre idée alors « que garder trace d’un espace et d’une période, des images dans lesquelles il avait fait intervenir sa comédienne fétiche Zhao Tao, comme un personnage sans histoire fixe » (France culture, 10/01/2025). Des images à partir desquelles il a inventé une « histoire d’amour à la fois douloureuse et douce, qui voit les deux acteurs se retrouver dans une séquence finale particulièrement saisissante », ceci après avoir « traversé avec nous la mutation accélérée de toute une région ». Magnifique.
André Pierre.
(1) Benoit Bottineau, « Gangnam Style : la démarche d’influence culturelle de la Corée du Sud », EGE, 10/01/2025 (https://www.ege.fr/infoguerre/gangnam-style-la-demarche-dinfluence-culturelle-de-la-coree-du-sud) (2) « Les cinémas chinois : une pluralité singulière », IRIS, Asia Focus n°140, mai 2020 (https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2020/05/Asia-Focus-140.pdf)
Les derniers jours de Hollywood