Le musée Picasso présente la première exposition en France consacrée à « L’art dégénéré » et au « procès de l’art moderne sous le nazisme ». L’institution parisienne s’appuie particulièrement sur l’exposition « Entartete Kunst » (Art dégénéré), inaugurée à Munich le 19 juillet 1937, qui présentait plus de 600 œuvres d’une centaine d’artistes se réclamant des différents courants de l’art moderne. Cette exposition couvrait les esthétiques et les artistes les plus divers, de l’expressionnisme à l’abstraction, de Dada à la Nouvelle objectivité. Pendant quatre mois, deux millions de visiteurs vont parcourir l’exposition qui a circulé ensuite en Allemagne et en Autriche quatre années durant. La présentation munichoise constituait le point d’orgue d’une série d’expositions mises en place dès 1933 dans plusieurs musées : Dresde, Mannheim, Karlsruhe… « L’art dégénéré » désigne une campagne publique d’exclusion qui s’est étalée sur plus de dix ans, de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler à la fin de la Seconde guerre mondiale en 1945.
La notion de « dégénérescence » apparaît à la fin du XVIIIe siècle et se diffuse au XIXe siècle dans différentes disciplines (histoire naturelle, médecine, anthropologie, histoire de l’art). Cette notion est étroitement liée à la théorie de l’évolution qui introduit l’idée d’une espèce humaine, non plus immuable, mais instable biologiquement à travers le temps. Elle s’intègre à la vision du monde national-socialiste et nourrit ses théories racistes et antisémites. La parution vers 1890 de l’ouvrage de l’écrivain Max Nordau, Dégénérescence, joue un rôle dans l’introduction de cette notion dans l’histoire de l’art. En 1928, l’architecte Paul Schultze-Naumburg publie Kunst und Rasse (L’art et la race). Une pureté fantasmée entend s’opposer à la menace d’une « dégénérescence ». Les influences étrangères, accusées de corrompre la pureté de la race, doivent être bannies. L’intérêt des artistes pour l’art africain et océanien est condamné. Des peintres allemands comme Ernst-Ludwig Kirchner, Emil Nolde ou Karl Schmidt-Rottluf sont particulièrement visés.
Le Bauhaus, lieu majeur de l’art moderne en Allemagne dans les années 1920, est fermé le 11 avril 1933. Le régime le considère comme « l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré ». En 1937, le peintre Adolf Ziegler (président de la Chambre des Beaux-Arts du Reich) reçoit pour mission de confisquer les œuvres « dégénérées ». Une purge est opérée dans les collections allemandes. Elle touche plus de 20 000 œuvres retirées d’une centaine de musées, vendues ou détruites. La purge est d’autant plus radicale que les collections publiques allemandes avaient développé, avant l’arrivée au pouvoir des nazis, une politique d’acquisitions favorable à l’art moderne.
Exilés ou déportés. - Plus de 1400 artistes sont livrés à la vindicte, interdits d’exposer et de travailler, menacés physiquement. Les insultes fusent, de « malades mentaux » à « juif » ou « bolchéviques », tout comme l’accusation de « sabotage délibéré des forces armées ». Les différents courants de l’art moderne concernent de nombreux artistes aussi différents que : Otto Dix, Ernst Ludwig Kirchner, Vassily Kandinsky, Emil Nolde, Paul Klee, Max Beckmann, Vincent Van Gogh, Marc Chagall, Pablo Picasso, George Grosz, Oscar Kokoschka… Baumeister, Beckmann ou Dix sont limogés de leurs postes d’enseignants. Beaucoup sont contraints à l’exil. Kandinsky, devenu allemand en 1928, quitte l’Allemagne en 1933. Klee, démis de ses fonctions se réfugie à Berne. Après le saccage de son atelier, George Grosz quitte l’Allemagne pour New York où il enseigne la peinture. Les artistes juifs sont évidemment parmi les plus visés : Jankel Adler, Ludwig Meidner, Hanns Katz. Otto Freundlich est déporté et assassiné au camp de Sobibor en 1943. Une œuvre de Marc Chagall, La Prise (Rabbin), est traînée dans les rues de Mannheim flanquée du message : « Vous qui payez des taxes, vous devriez savoir où votre argent est dépensé ».
Cependant, les principes les plus extrêmes n’excluent pas un « pragmatisme » bien compris. Dès 1937, Goebbels comprend le profit qui peut résulter des œuvres confisquées. Il préside la « Commission pour l’exploitation des produits de l’art dégénéré ». En 1939, la Galerie Fischer réalise à Lucerne la vente de « peintures et sculptures des maîtres modernes des musées allemands ». 125 œuvres de Van Gogh, Matisse, Gauguin, Beckmann ou Kandinsky sont mises aux enchères. Mais la vente passe surtout par quatre marchands spécialisés, mandatés par la Commission : Karl Buchholz, Ferdinand Möller, Bernhard Alois Böhmer et Hildebrand Gurlitt. Femme enceinte de la sculptrice Emy Roeder fait partie des seize fragments de sculptures retrouvés en 2010 lors de fouilles archéologiques sur le tronçon d’une future ligne de métro à Berlin. Entreposées dans un immeuble à l’issue de l’itinérance de l’exposition « Art dégénéré », elles se trouvaient dans les décombres des bombardements qui ont frappé la ville en 1944. Comme un pied de nez de l’histoire, « l’art dégénéré » est ressorti des entrailles de l’ancienne capitale du Reich. ■
Alain Solari.
► L’Art « dégénéré », le procès de l’art moderne sous le nazisme . Musée national Picasso, Paris – jusqu’au 25 mai 2025.
Les nazis face à l’art moderne