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Royaliste n°1295 du 26 février 2025

Lumière de la haute culture

par Gérard Leclerc

mercredi 26 février 2025

Pour qui a assisté, le jeudi 6 février, à la réception académique de Christian Jambet (1), le sentiment d’une présence de la haute culture s’est imposé. Sans doute, l’institution fondée par le cardinal de Richelieu était-elle prédestinée à une telle vocation. Vocation qui consistait d’abord dans la défense de la langue française. Mais Marc Fumaroli avait apporté une précision importante. La raison d’être de cette langue, disait-il, c’est «  la possibilité qu’elle ouvre d’une communauté et d’une conversation libérale, une clairière dans la forêt humaine  ». Et d’ajouter : « Le français, c’est l’esprit mis en possession d’un système symbolique qui ouvre la voie à tous les autres : dont l’exercice révèle le plaisir de s’inventer, de se reconnaitre et d’habiter généreusement une mémoire partagée.  »

À travers une œuvre considérable, Marc Fumaroli fut l’infatigable illustrateur des vertus de la langue, tout d’abord en raison des bienfaits de la rhétorique. Dans son éloge académique, Christian Jambet a mis en évidence cette force de l’éloquence : «  L’objet de la rhétorique n’est pas, comme on le croit trop souvent, l’habillage élégant d’un refus de penser vrai. Sa grande affaire est, au contraire, la découverte de la vérité et sa diffusion la plus large dans le corps social. C’est que la vérité parle, mais encore faut-il qu’elle se fasse entendre. Elle parle d’autant mieux que les règles de l’expression permettent la réminiscence des plus communes et anciennes leçons de l’expérience. Sans la puissance métaphorique des grandes œuvres, sans la littérature, aucune vérité ne nous serait accessible. »

En mettant en valeur et en évidence le combat de son prédécesseur en faveur de la rhétorique, Christian Jambet procède à une révision de sa jeunesse militante, où les notions de théorie, concept et structure dominaient le champ de la pensée. Ne régnait-il pas alors (ô Althusser !) une sorte de terreur philosophique qui tenait les humanités d’autrefois comme un stade dépassé de l’histoire ? Non, la philosophie moderne n’est pas la science parachevée. Pour s’en convaincre, il convient de revenir aux sources de la sagesse grecque : « Dans ses origines helléniques, poursuit Jambet, la philosophie art de vivre et savoir vrai, connaissance et culture de soi, prit son essor chez des hommes que nous considérons, à juste titre, comme de grands écrivains. La pertinence du langage était le problème même de l’homme, de sa nature et de sa perfection. Marc Fumaroli n’a rien fait d’autre que de reconduire la philosophie à ses sources grecques et latines, situé la philosophie dans le vaste cadre des arts, du discours et, par là-même, nous remémorait sa puissance libératrice.  »

Mais qu’en est-il alors de la différence chrétienne, elle aussi très présente aussi chez Fumaroli, lecteur de saint Augustin et admirateur de la prédication du grand siècle : « Si Henri Bremond nous a légué une magistrale Histoire littéraire du sentiment religieux en France, Marc Fumaroli a écrit l’histoire du verbe incarné dans les lieux communs de la France et de l’Europe. » Et que dire de sa relation avec Chateaubriand ? Oui, son livre Poésie et terreur est son chef-d’œuvre. Pour être de ceux qui ont accompagné l’auteur à Combourg, je puis témoigner de l’impression profonde que me fit cet essai qui ouvrait à une dimension méconnue de l’enchanteur, l’intuition de l’emprise totalitaire à venir.

On se demandera peut-être comment imaginer la transition entre la critique littéraire la plus savante et la grande école française de l’orientalisme dont le récipiendaire est un acteur éminent ? J’ai déjà évoqué le lien d’une érudition supérieure. Mais il y avait beaucoup plus à creuser de ce côté. Ce fut la tâche de Jean-Luc Marion, avec la pertinence philosophique qu’on lui connaît. Je me risquerai à dire que, d’un côté comme de l’autre, il en va d’une quête en définitive spirituelle. La littérature chez Fumaroli comme la philosophie orientale sous sa désinence persane conspire à nous ouvrir à un invisible qui précède le monde visible : « L’histoire visible se redouble d’une méta-histoire ou d’une hiéro-histoire, qui donne seule un sens à l’histoire visible, non pas en l’accomplissant, mais en la quittant. […] Si donc l’histoire ne se réduit pas à une dialectique de l’esprit spéculatif (comme pour Hegel), mais déploie une épiphanie de l’Esprit saint (selon Corbin), alors cet “arrachement vers la méta-histoire” prouve qu’en dernière instance l’histoire n’est pas seulement celle des maîtres. »

Ainsi retrouvons-nous la thématique augustinienne des deux cités, à laquelle Fumaroli aurait forcément acquiescé, mais que le jeune Christian Jambet, en compagnie du regretté Guy Lardreau, avait découvert au terme amer de son aventure maoïste. On ne peut qu’être reconnaissant à Jean-Luc Marion d’avoir associé le parcours militant au parcours intellectuel de son nouveau confrère. Car cette aventure n’a pas été sans conséquence. Elle n’a pas abouti à un ralliement banal à l’ordre des choses : « Il s’agissait, dans l’entreprise militante, de la Révolution. Mais, démontriez-vous, la Révolution reste toujours sous l’emprise du maître, car il la tient sous l’emprise du concept et la récupère par soumission rationnelle du révolté, à la fin sacrifié (comme le furent les gardes rouges). »

Surgit alors la figure de l’Ange « pour que la révolte ne se termine pas encore une fois dans la soumission  ». Jean-Luc Marion évoque alors un moment que nous avons bien connu et auquel nous avons même participé, dans la proximité de Maurice Clavel qui s’est largement expliqué chez nous. Mais Clavel nous a quittés dès 1979, et le cours du monde s’est poursuivi avec d’autres enjeux. Il se trouve que l’immense enquête entreprise alors par Christian Jambet sur les traces de son maître Henri Corbin ne s’est nullement détachée de l’histoire de notre temps. Elle l’a, au contraire, accompagnée. Je suis obligé de faire l’impasse sur tout l’itinéraire parcouru par Jean-Luc Marion, qui fait référence à une prodigieuse érudition du côté d’un domaine de la pensée, exploré par les seuls représentants de l’école orientaliste française. Elle n’est nullement à dédaigner puisqu’elle s’inscrit dans la perspective de l’Ange, elle nous permet d’affronter le redoutable défi de l’islamisme guerrier d’aujourd’hui.

Y a-t-il eu dérive du fait d’un basculement possible d’une gnose messianique dans une « politique tirée des Écritures » ? Il me faudrait relire Bossuet pour évaluer la pertinence de la formule, mais elle fait mouche. Elle nous rappelle notamment la polémique née de la fameuse conférence de Ratisbonne où Benoît XVI avait dénoncé cette redoutable dérive, faisant du monde terrestre le lieu de l’absolu. Mais à l’encontre d’une conception trop légaliste de l’islam, Christian Jambet plaide en faveur d’une autre conception plus mystique et pacifiante.

Pour revenir à mon propos initial c’est un moment de grâce que j’ai vécu quai Conti, en écoutant la parole de mes deux amis. J’ai eu la certitude que la haute culture venait au secours de nos questions les plus graves.

(1) Royaliste n°1273 du 28 février 2024.

https://www.academie-francaise.fr/actualites/reception-de-m-christian-jambet-f6-0