Avec le recul, cette admiration en a-t-elle fait un maître de leur jeunesse comme Maurice Barrès le fut de sa génération, « un professeur d’énergie » ? Son œuvre est fort éparse mais elle a l’avantage de s’être comme condensée dans quelques pièces de théâtre assez emblématiques, désormais hors répertoire mais dont la lecture demeure accessible. Ses plus fortes pièces sont nées sous l’Occupation et largement nées d’elle quoiqu’elles n’en traitent pas directement. La toute première, La Reine morte, fut représentée en décembre 1942. Montherlant prend des chemins détournés par l’Espagne du Siècle d’or ou la Renaissance italienne, mais comme formes d’un universel. Le public qui l’applaudit était, selon lui, loin de le comprendre. Et quand la génération suivante le découvrira en 1967 avec La Ville dont le prince est un enfant, sublime chronique de la vie d’un collège catholique de garçons, la pièce arrive à contre-temps (la mixité date de 1965, les prêtres enseignants disparaissent au profit des seuls laïcs) et paraîtra hors de propos avec la crise de mai 1968.
Vraie et fausse grandeur. - Montherlant incompris est l’objet d’un profond malentendu. Son théâtre n’était pas un théâtre de la Grandeur, dont il s’était pourtant toujours défendu, mais un hommage à la grandeur du Théâtre, comme sa vie même mais c’est une autre histoire. La vie est un théâtre car elle est tragique. Claudel avait déjà choisi sa voie quand il théâtralise. Montherlant théâtralise parce qu’il se refuse à choisir. « Syncrétisme et alternance », « Harmonie des contraires et équivalence », « être ET ne pas être » et non OU, c’est la clef de son art dramatique. Il ne conclut pas. Avec Claudel la fin est connue : le salut, la rédemption, l’espérance. Avec Montherlant la tragédie se referme sur elle-même. C’est une forme de huis clos, sans pour autant être en rien sartrien.
Montherlant ne cesse de tromper son public. Il joue avec les masques. Ses pièces dites modernes situées à l’époque contemporaine sont manquées. Il n’excelle que dans la distance, l’intemporalité saisie à des nœuds historiques. Dépouillées de cet arrière-plan, elles exposent le mensonge, l’imposture. Tout est faux. Le chevalier, le condottière, le moine-soldat, eux, peuvent se permettre tout (ou presque). Ils n’ont pas d’état d’âme, et ne se posent pas la question de savoir s’ils ont une âme et si les autres en ont une (les Amérindiens). La question ne se pose qu’en vue d’un salut auquel ils font profession de croire sans que leur for intérieur soit impliqué. Nul héroïsme ici : cruauté rime avec sainteté. Il n’est pas besoin de croire ou ne pas croire. Les « habiles » de Pascal – que Montherlant tient pour un rare génie - ne jugent pas par la pensée du peuple mais par « la pensée de derrière ». Si Montherlant ne fera jamais le pari de Pascal, il s’en est approché au plus près, notamment dans son superbe Port-Royal (1954). Mais ce qui lui plaisait le plus, ce n’est pas Dieu mais le jeu. Pierre Boutang avait bien identifié cette famille spirituelle comme « hédoniste » : « qui ne croit guère à l’âme, et toujours plus au moi qu’à l’âme ».
Montherlant tomberait donc sous le coup des critiques adressées à Chateaubriand dont il prend parfois les poses, « fidèle à ce à quoi on ne croit pas ». Le Barrès du Culte du moi n’est jamais loin. Le « nationalisme cocardier » attribué à ce dernier, boulangisme durci dans les tranchées, dépassait souvent ses pensées secrètes, tout comme son catholicisme demeurait de l’extérieur. Patriote, Montherlant avait attendu la fin de la guerre d’Algérie pour révéler son anticolonialisme manifeste dès les années trente vécues en Afrique du Nord (La Rose de sable). Il le faisait remonter à la Conquête des Indes (La Découverte de l’Amérique) condamnée dans Le Maître de Santiago (paru en 1947) : « Les colonies sont faites pour être perdues. Elles naissent avec la croix de mort au front ». Le jeune Montherlant à Barcelone en 1926 souhaitait que l’on déboulonne la statue de Christophe Colomb (célébré en 1927 par Claudel dans Le Livre de Christophe Colomb).
« Un homme qui va mourir… » - Chateaubriand se représentait « descendre dans la fosse » en brandissant un crucifix. Théâtre. « Tristes audaces d’avant-tombe » (Boutang) que le théâtre de Montherlant qui repose inlassablement la question de la mort : qu’est ce qui vaut que l’on meure ? Y a-t-il une cause qui vaille qu’on se sacrifie ? Donner un sens à sa mort. Ne pas mourir pour rien. Passer sa vie non pas à préparer sa mort – on se soucie plutôt du contraire – mais à mourir, mourir au monde, mourir à soi-même : la « grande tentation » c’est le renoncement, le sacrifice, la retraite – au couvent -, l’abdication – de Charles Quint à De Gaulle (thème de le dernière tragédie hispanisante, Le Cardinal d’Espagne, 1963), de Gaulle lecteur en 1964, à bord d’un bâtiment croisant dans le Pacifique pendant un essai nucléaire, Le Chaos et la nuit, le dernier roman de Montherlant qui prenait congé d’une Espagne mythifiée (de Gaulle y effectuera son dernier voyage à l’été 1970).
Et finalement l’art du suicide. Ou de la vie donnée, comme dans cette méditation de toute une vie sur la tauromachie, une vie jouée dans l’arène, autre théâtre. Si Barrès a été sensible à cet aspect de la vie (Du sang, de la volupté et de la mort), il en avait tiré la conclusion radicalement opposée. Il avait choisi très tôt l’action, l’engagement politique, sans trop y croire, surtout après les désillusions du boulangisme, mais résolument, jusqu’à la fin de sa vie (1923). « Montherlant le séparé », comme l’avait dépeint Philippe de Saint-Robert, incarnait un refus absolu de se compromettre avec son temps où déjà tout était imposture, où, disait-il, « le blanc est noir ».
Est-ce vraiment le maître qu’il fallait à la jeunesse des trente glorieuses ? « Nous sommes les derniers », passe encore de le dire tristement à 75 ans, mais à 20 ans et avec quel orgueil ? « La jeunesse est le temps des échecs », dit le même « maître de Santiago », et Pierre Boutang d’ajouter à l’époque (1947, l’auteur n’en est qu’à la cinquantaine) : « mais de vieillir ne suffit pas à tout ».
Dominique Decherf.
Montherlant : un mauvais maître ?