En 1983, sortait, sur l’album éponyme de Michel Sardou, le morceau intitulé « Vladimir Ilitch ». On y trouvait recensées en quelques strophes les tares et horreurs du « socialisme réellement existant » en URSS et, avec elles, de nombreuses causes de son effondrement. Dans une France dirigée par un gouvernement composé – entre autres - de quatre ministres communistes, le passage sur les ondes d’une telle chanson, aurait pu déclencher une polémique. Mais, comme elle émanait d’un chanteur réputé « de droite », il ne se passa rien : Le PCF encaissa le coup sans broncher ; Sardou chanta tranquillement sa chanson.
Quand François Furet publia en 1995 son essai Le Passé d’une illusion. Essais sur l’idée communiste au XXe siècle (Le Livre de poche, 2003, 824 p), ce ne fut en revanche pas la même sérénade. Ce qu’il restait de communistes et de marxistes-léninistes en France, au sein des universités notamment, se déchaîna. Il faut dire que, ancien membre du PCF passé à « l’ennemi » – il avait cofondé la très libérale Fondation Saint-Simon et présidé l’Institut Raymond Aron, après un (bref) passage par le PSU et une collaboration politique avec Edgar Faure quand ce dernier était ministre de l’Éducation nationale -, Furet n’y allait pas de main morte avec ses ex-camarades. Son ouvrage, qui, dixit la quatrième de couverture, cherchait officiellement « à comprendre l’emprise qu’a eue sur les esprits l’idée du communisme, malgré les expériences tragiques qu’elle couvrait de son drapeau, en URSS d’abord, puis dans les autres pays d’Europe ou ailleurs », s’employait plutôt à l’enterrer. Un peu comme si, arrivé au crépuscule de sa vie et se retournant sur celle-ci, il avait éprouvé le besoin de lui donner in extremis un sens.
Si l’abjuration, entendue comme répudiation d’une croyance, n’est pas rare chez ceux qui firent du communisme leur foi – la substituant parfois à celle fondant la religion dans laquelle ils avaient été élevés – avant de s’en détourner une fois observés les ravages commis en son nom, elle ne débouche toutefois pas toujours, comme avec François Furet ou encore Yves Montand, par une option enthousiaste pour un modèle antagoniste ou, du moins, combattu et dénoncé jadis avec véhémence. Que se passe-t-il chez ceux qui, ayant vu de leurs yeux ce qu’il en était de « l’imposture soviétique » (L.-F. Céline) lors de voyages rythmés par des démonstrations de « ‘’comédiens’’ déguisés en bâtisseurs du communisme », ne renient pas pour autant leur rêve de « liberté dans un monde plus juste » (Jean Ferrat) ? Que se passe-t-il chez ceux qui, ayant goûté au confort ouaté et plaisant de l’embourgeoisement, le fuient néanmoins comme on s’éloigne sans traîner d’un danger létal ? Que se passe-t-il chez ceux qui, connaissant le zoo, craignent tout autant, sinon plus, la loi de la jungle ? C’est peut-être bien en lisant un récent et époustouflant roman publié par l’académicien d’origine russe Andreï Makine, qu’on peut répondre à de telles interrogations.
Entre rêve et enfer. - Dans Prisonnier du rêve écarlate (Grasset, 2025, 413 p), Makine n’élude pas la réalité d’un système soviétique dont il a suffisamment souffert lui-même pour le fuir et, en obtenant l’asile politique en France, s’en protéger et lui survivre. L’URSS de Khrouchtchev et Brejnev, Makine l’a en effet bien connue. Il en parle donc en connaissance de cause. Mais il ne se sert pas de ce savoir comme ceux qui, pas encore remis de la terreur qu’il a inspiré aux « gens civilisés », moquent « ce monstre [qui] a trop fait peur au ‘’monde libre’’ ». Ses flèches les plus empoisonnées, il les réserve à la Fédération de Russie, telle qu’advenue sous la présidence d’un poivrot (Boris Elstine) cornaqué par des hommes sans foi ni loi qui s’étaient eux-mêmes surnommés « Semibankirchtchina » (les « sept banquiers » en français). Il les tire sur ceux qui ont liquidé l’URSS pour en faire un enfer sur terre autrement plus redoutable que celui des soviets et des apparatchiks : celui où triomphe la loi du plus fort, où l’argent est devenu la mesure de toute chose, où la vulgarité s’étale en lieu et place des drapeaux rouges de naguère. Un enfer où le mal selon Bernanos, un trou noir qui aspire tout en son centre obscur comme un vortex pour le changer en néant, est à l’œuvre.
Le héros d’Andreï Makine, le français Lucien Baert, devenu un autre pour survivre (Matveï Bélov), n’est pas un énième déçu du communisme. Même si tout concourt à lui faire renier sa foi dans les idées de Marx et Lénine, il ne le fait pas. Cette foi, elle est durement mise à l’épreuve, durant un périple le conduisant du Douai de l’entre-deux-guerres mondiales aux confins glacés de « la patrie du socialisme » en passant par la France post-mai 1968. Il succombe momentanément aux tentations du « monde libre » - la « libération sexuelle », la vie « souple, malléable, sans aucun plan prévu et, en cela, exaltante » - mais assez vite, grâce à son amitié avec un historien royaliste de l’Action française, vient la rédemption et même une re-conversion. Sauf que, cette fois-ci, la société qu’il chérit de toute son âme n’est plus celle esquissée par mes thuriféraires de Marx et Lénine, mais celle qu’il retrouve dans un village de Russie, « au milieu des forêts », où « où les gens vous accueillent sans rien demander en échange », où « l’humble triomphe [de ses habitants] est de montrer qu’on peut résister sans jeter l’autre à terre ». Un lieu qui, à bien y réfléchir, n’aurait sûrement pas déplu au Christ des Évangiles. ■
André Pierre
► Andreï Makine, Prisonnier du rêve écarlate, Grasset, janvier 2025.
Ni la jungle, ni le zoo