Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > La chronique de Gérard Leclerc > Chronique des idées > Onde de choc sur l’Amérique

Royaliste n°1307 du 24 septembre 2025

Onde de choc sur l’Amérique

par Gérard Leclerc

mardi 23 septembre 2025

Au moins peut-on accorder au Monde que « l’assassinat de Charlie Kirk a créé une onde de choc ». En Amérique, bien sûr, mais bien au-delà. Même si beaucoup, chez nous, ont découvert brusquement le nom de ce jeune homme (31 ans) et le rôle d’influenceur qu’il avait joué auprès de la jeunesse de son pays, on s’est rendu compte qu’il symbolisait à lui seul tout le débat idéologique sans lequel la victoire de Donald Trump est incompréhensible. Un débat, dont cet assassinat ne fait que confirmer l’extrême violence. Héroïsé par un camp qui déplore la disparition d’un leader charismatique, Charlie Kirk est accusé par l’autre camp d’avoir provoqué sa propre mort. Et les griefs pleuvent en tirs nourris. J’ai moi-même reçu sur Internet un florilège de textes pour le moins accablants de l’intéressé. Sont-ils authentiques ? Il y a de bonnes raisons d’en douter, la preuve étant fournie que certains sont sollicités à contre-sens. Ce qui ne signifie pas que l’on se sente toujours à l’aise face à des apologies de la vente libre des armes à feu, même si c’est un droit qui se rapporte au deuxième amendement de la Constitution des États-Unis.

C’est l’occasion de mesurer les différences de culture entre la vieille Europe et le nouveau monde. Différences qui peuvent conduire jusqu’à l’incompréhension. Mais on ne peut sous-estimer non plus les influences qui s’exercent de part et d’autre. Ce n’est pas pour rien qu’on a pu gloser sur une French theory qui avait inspiré le monde universitaire d’Outre-Atlantique. Et l’on remarque toujours, à juste titre, que ce qui se déroule là-bas en fait de mutations civilisatrices trouve chez nous ses répercussions à brève échéance. En ce qui concerne le phénomène trumpiste, il est évident que ses répercussions européennes sont déjà manifestes, d’autant que nous participons des mêmes remises en question dans un monde en profond changement.

Pour revenir à la polémique proprement américaine, on ne peut qu’être frappé par les accusations réciproques des deux camps antagonistes. Si l’on écoute les progressistes, tout le tort du climat violent reviendrait à Donald Trump, personnage tonitruant, n’hésitant pas sur les moyens, jusqu’à provoquer l’invasion du Capitole. Et si l’on lui associe ses alliés menant le combat idéologique, c’est la même violence qui se trouve stigmatisée. Était-elle imputable à Charlie Kirk ? C’est pour le moins discutable, car son rôle d’influenceur s’est d’abord exercé sur le terrain de la discussion ouverte. S’il a obtenu des succès remarquables, c’est à sa force de persuasion, à ses talents rhétoriques qu’il le doit, n’hésitant pas à faire appel à l’adversaire non pour l’injurier mais pour l’inviter au débat. D’ailleurs, il est manifeste qu’au sein de ce qu’on appelle le mouvement MAGA (« Rendre sa grandeur à l’Amérique ») les plus radicaux lui reprochaient sa modération, sa sensibilité de conservateur chrétien à l’opposé de leur intransigeantisme. N’entendait-il pas « déradicaliser la jeunesse », en lui proposant non des buts révolutionnaires mais des objectifs de réussite familiale et professionnelle ?

La dimension religieuse du débat américain, celui qui oppose donc conservatisme et progressisme, serait à examiner pour elle-même. Elle concerne directement Charlie Kirk, tout en se rapportant à un vaste courant que nous évoquions dans notre dernier numéro. Mais cela nous entrainerait sur le terrain de la théologie et de ses relations avec le politique. De ce point de vue, l’article que l’historienne Blandine Chelini-Pont a publié dans Le Grand Continent (1), se recommande par sa sagacité et sa précision, même s’il appelle une stricte contradiction. C’est le vice-président américain J. D. Vance qui est l’objet de l’attention de l’auteur qui restitue son destin particulier dans l’histoire du catholicisme américain. Protégé par le Premier amendement de la Constitution, ce catholicisme a pu trouver sa place qui n’était pas évidente dans un pays de culture WASP. Mais le risque était pour lui d’être contaminé par une société qui pouvait aller à l’encontre de son originalité. Au XIXe siècle, le pape Léon XIII avait réagi contre ce risque, en dénonçant ce qu’il appelait « l’américanisme ». À son encontre s’est affirmée une tentation séparatiste chez les catholiques, voulant jalousement garder leur intégrité. J. D. Vance serait l’héritier de cette tendance que l’on pourrait définir aussi comme intégraliste : « Les intégralistes militent pour le retour à une démocratie “symphonique”, où foi et pouvoir marchent de concert. » Et pour dire les choses plus nettement encore : « Finalement c’est la réorientation du système institutionnel lui-même qui est visé, par la mise en place d’une démocratie autoritaire et charismatique, dont le chef doit se définir comme catholique et chrétien. »

Sans doute une telle conception peut-elle se fonder sur un augustinisme politique dont J. D. Vance se réclame et qui, du moins dans une certaine visée médiévale, se rapporte à une sorte d’impérialisme à la romaine. Ce qu’il peut y avoir de brutal dans la gouvernance trumpiste, notamment à l’égard de migrants indésirables, trouverait ainsi sa justification. Non sans susciter l’opposition des papes François et Léon XIV. Du moins tel est le vœu de Blandine Chelini-Pont qui ne craint pas d’envisager un véritable bras de fer entre le vice-président et le nouvel évêque de Rome ! Il est d’ailleurs possible que des désaccords sérieux apparaissent entre l’un et l’autre, mais le Saint-Siège ne saurait non plus être indifférent à toute une part de l’argumentaire intégraliste qui rejoint ses propres convictions.

Par ailleurs, la détestation que manifeste l’historienne à l’égard du trumpisme et dont on peut discuter certains aspects, frappe par son unilatéralité. Elle donne le sentiment que seule la violence d’un camp serait à prendre en considération, comme si elle ne s’opposait pas à une autre violence, notamment intellectuelle qui explique ainsi la virulence des répliques qu’elle suscite. Ceux qui présentent cette objection ont droit aussi à l’écoute, si toutefois nous voulons prendre une vue panoramique de la situation actuelle des États-Unis. Ainsi, répondant à Laure Mandeville dans Le Figaro (19 septembre) le professeur Joshua Mitchell, de l’université de Georgetown, dénonce le wokisme de la gauche progressiste comme responsable de la violence dont l’assassinat de Charlie Kirk est le symptôme. Toute la rhétorique de cette gauche serait fondée sur la désignation d’identités diabolisées. « Tout se résout dans la lutte des identités, incapable de défendre ses idées autrement qu’en désignant des bouc-émissaires par les mots d’annulation hurlés depuis des années aux conservateurs – fascistes, nazis, extrémistes, misogynes, homophobes, transphobes, islamophobes etc. »

Le mécanisme qui amène à la terreur serait donc le propre d’un progressisme qui n’a rien à envier à la droite conservatrice en fait de véhémence. On discerne en tout cas ce qui menace l’Amérique. Reste à espérer qu’une certaine tradition libérale permettra aux convictions de se confronter sans dégénérer en guerre civile.

(1) Publication qui paraît sur Internet https://legrandcontinent.eu/fr/