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Royaliste n°1312 du 3 décembre 2025

Péguy, toujours mécontemporain

par Gérard Leclerc

mercredi 3 décembre 2025

Il y a un cas Charles Péguy, une exception Charles Péguy. Un scandale Charles Péguy ? Chaque fois que je m’approche de la Sorbonne, je ne passe pas devant la petite boutique des Cahiers de la quinzaine sans un certain frémissement. Et sans une certaine inquiétude. Le souvenir en a-t-il été effacé ? Ce qui a été le lieu d’une admirable aventure intellectuelle sera-t-il un jour oublié, à n’importe quelle enseigne commerciale ? J’ai connu une période où la boutique était encore tenue dans le souvenir intact de l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, par un gérant qui pouvait me livrer des souvenirs méconnus de l’intéressé. À propos de souvenirs, je garde celui d’une rencontre inopinée avec André Glucksmann, le père de Raphaël, aux abords de la Sorbonne. Il m’avait évoqué ce qui s’apparentait à un procès stalinien à l’égard d’un militant dont le socialisme n’entrait nullement dans les critères de ses compagnons, avant même que n’intervienne la rupture avec un Jaurès autrefois si admiré.

Le dernier essai paru sur Péguy est signé d’un professeur de Lettres du lycée du Parc à Lyon, Philippe Villaret. Il se signale à notre attention par une lecture d’autant plus approfondie de son auteur de prédilection qu’il l’étudie sous l’angle de Charles Péguy, maître de lecture. Autant lui dire ma reconnaissance pour m’avoir réintroduit dans une œuvre qui m’accompagne depuis mon adolescence. Il m’a aussi ramené au cas Péguy, à ce qu’il constitue d’exceptionnel, alors même qu’il ne se réclame que de la tradition la plus pure de son pays et de sa littérature. Libertaire à sa façon, il n’a néanmoins d’autres prétention que de s’inscrire dans ce qu’il y a de plus enraciné au cœur de notre histoire.

Je passerai donc assez vite sur la démonstration de Philippe Villaret sur le thème de la lecture. Oui, il est vrai que « savoir lire est la grande question péguyenne, le centre névralgique de quasiment tous les écrits en prose qu’il a fait paraître pendant près de quinze ans. Apprendre à lire et à lire ensemble fut, à coup sûr, la grande passion de sa vie. » Mais ceci posé, il s’agit de comprendre quels furent les effets de cette attention suprême que suppose la lecture, cette attention dont la grande Simone Weil a montré qu’elle était la condition de toute vie intellectuelle et de toute vie spirituelle.

Le premier effet est l’affirmation d’une indépendance qui va ériger l’humble boutique de la rue de la Sorbonne en provocatrice de ce qui surgirait du « parti intellectuel ». Aussi bien la Sorbonne elle-même dont la haute stature dominait l’humble boutique que l’École nationale supérieure, l’Académie française et plus généralement tout ce qui s’autorise des prestiges de la Science. Une Science qui propulsera par la suite les sciences dites humaines comme régulatrices de l’âge moderne. À l’encontre d’une telle prétention, Péguy ne dresse que son Pascal, son Corneille et même son Hugo dont il a su extraire le meilleur qui n’a rien à voir avec l’hugolâtrie ordinaire.

Pourtant, à bien des égards, Péguy apparaît comme l’homme de son temps, celui d’une Troisième République à laquelle il est notamment redevable d’une école. Celle à laquelle il doit tout et dont il a abondamment loué « les hussards noirs » : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. » Ne rejoint-on pas ainsi un véritable culte de la République, jusqu’à son origine révolutionnaire la plus implacable ? On ne saurait oublier que c’est de la guillotine de 1793 que Jaurès est menacé pour haute trahison.

Mais, en même temps, la République est « notre royaume de France ». Il ne peut être question de faire de 1789 une date de rupture absolue. Impossible à Péguy, même celui d’avant son retour à la foi, d’oublier sainte Geneviève, saint Louis et Jeanne d’Arc. Ce qui s’affirmera au fur et à mesure avec plus de netteté, c’est la primauté du christianisme dans notre histoire et notre culture. Cela nous oblige à réfléchir avec insistance sur ce que Péguy pensait et penserait de ce qu’on appelle laïcité et qui apparaît comme le talisman capable de nous sortir de toutes nos difficultés, et notamment du défi que nous pose l’islam.

Je ne connais pas d’étude ciblée sur Péguy et la Laïcité et serai reconnaissant à quiconque pourrait m’instruire sur le sujet. Mais les remarques que formule Phillipe Villaret à propos d’une certaine « métaphysique d’État », celle qui s’affirme avec brutalité sous le petit père Combes ne pouvant que nous mettre en alerte. Même la loi de séparation de l’Église et de l’État aujourd’hui presque unanimement louée, provoque ce qu’il faut bien appeler un désaveu. Pour Péguy, note Villaret, cette loi constitue une atteinte à la liberté de conscience, tous les moyens de l’État étant mis « au service de la métaphysique, d’abord dissimulée puis ouvertement exhibée du parti intellectuel qu’il tient pour la cheville ouvrière de cette loi dont le credo est qu’il n’y a ni un Dieu, ni plusieurs ».

Comment l’homme du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc pourrait-il admettre la déclaration du ministre Viviani, récemment rappelée par Éric Zemmour : « Nous avons dit à l’homme qui s’arrête au déclin du jour, écrasé sous le labeur quotidien et pleinement sûr de sa misère, nous lui avons dit qu’il n’y avait derrière les nuages que poursuit son regard douloureux, que des chimères célestes, et d’un geste magnifique nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus. »

Qu’on le veuille ou pas, la laïcité demeure une énigme difficilement déchiffrable. Si elle signifie la neutralité de l’État, elle ne saurait avoir aucune prétention non seulement métaphysique mais aussi philosophique. Ce qui constitue un handicap sérieux dès lors qu’il s’agit d’affronter des questions dites sociétales qui recouvrent des enjeux anthropologiques. Un John Rawls a pensé surmonter la difficulté en distinguant ce qui relève de la justice politique et ce qui relève d’un éclairage supérieur. Péguy, pour sa part, n’aurait sûrement pas pu se satisfaire de ce qu’il aurait considéré comme une dérobade.

Reste qu’il s’agit d ‘affronter ces grandes questions. Péguy nous y aide, d’autant plus qu’il s’est toujours interrogé sur l’autorité des maîtres. Philippe Villaret rappelle l’avertissement de cet autre maître en lecture qu’était George Steiner. Lui qui affirmait : «  Le mauvais enseignement est chose courante tandis que le bon relève du miracle : l’union heureuse d’un maître dont la paternité spirituelle est comblée par le plein épanouissement de son disciple relève de l’exception. » Péguy, comme maître de lecture et adversaire d’un certain parti intellectuel déviant ne relève-t-il pas de cette exception ?

Philippe Villaret, Charles Péguy, maître de lecture, Espaces littéraires, L’Harmattan.