Le cinquantenaire de la mort d’Hannah Arendt pourrait être une invitation à se ressaisir d’une pensée qui a éclairé le siècle précédent et pourrait nous aider à affronter le siècle présent. Peu de penseurs contemporains nous offrent une telle densité de culture et de présence au monde. Si elle peut, en effet, mériter cette qualification de penseur, elle le doit à sa faculté étonnante d’une présence au monde délivrée des chimères d’un certain progressisme. Ceux de ma génération qui ont eu à se garder des illusions et des préjugés qui se voulaient émancipateurs et conduisaient à toutes les impasses, lui savent gré de ramener aux mesures d’une raison associée à la mémoire. Mieux que personne, Bérénice Levet s’est exprimée là-dessus : « Se plaire aux limites que la condition humaine nous fixe, rompre avec la révolte proprement moderne contre le donné de l’existence, rester inaccessible à cette chimère d’un homme qui se voudrait cause de lui-même, rendre ainsi leur grandeur et leur noblesse aux affaires humaines, au séjour terrestre. »
Il est vrai que dans un monde intellectuel voué aux passions tristes du wokisme, un tel positionnement résonne étrangement. C’était déjà le cas à l’époque d’un existentialisme côtoyant le nihilisme, d’un révolutionnarisme aveugle à sa pente totalitaire et même à un certain esprit soixante-huitard voulant rompre avec le vieux monde. À l’encontre de toutes ces errances, celle qui a su affronter intellectuellement le siècle des totalitarismes nous donne la bonne mesure. Celle que résume encore Bérénice Levet : « Sa philosophie est, inextricablement et salutairement, une philosophie de la liberté et de l’attachement. Une philosophie de la liberté, d’une liberté tournée vers le monde et non propriété d’un “individu unitaire, clos, mûri, cultivé organiquement” ainsi qu’elle peint l’individu moderne. Qui, dès lors cherche frénétiquement le lieu le plus propice à son épanouissement. Une philosophie de l’attachement, de la fidélité, de la promesse, du lien, du fil qui se tisse entre générations. De l’être humain comme obligé. »
Généralement, ce n’est pas l’image que l’on a gardé de l’auteur des Origines du totalitarisme, qui passe, d’ailleurs, à juste titre, comme une théoricienne politique. On a aussi gardé le souvenir de celle qui a voulu assister au procès Eichmann à Jérusalem en 1961. De là subsiste encore aujourd’hui la querelle sur la banalité du mal. L’accusé était-il un monstre, sorti de l’humanité ordinaire, ou « une sorte de petite feuille prise dans le tourbillon du temps ». On peut en discuter non sans prendre en compte l’explication d’Arendt qui s’est vraiment intéressée au cas singulier d’un fonctionnaire rigoureux de la machine à exterminer. Mais ce qu’on oublie généralement de rappeler, c’est le motif de la déception exprimée à propos du procès de Jérusalem, tout comme d’ailleurs celui de Nuremberg. Parmi les acteurs de ce tribunal « aucun ne parvint jamais à une claire appréhension de la véritable horreur d’Auschwitz, qui se distingue en atrocité de toutes les atrocités du passé ». Il ne s’agissait pas seulement du « pogrom le plus horrible de l’histoire juive », il s’agissait à proprement parler d’un crime contre l’humanité, qui ne relevait pas de la compétence d’un seul tribunal israélien.
Cela nous renvoie à l’immense labeur en quoi consiste la réflexion arendtienne sur le totalitarisme. Je me contenterai sur ce point de citer le résumé concentré qu’en fait Pierre Bouretz : « Son objectif est plus qu’un règne despotique sur les hommes, ce qui le différencie des tyrannies classiques et interdit de le décrire à la lumière du passé. Son horizon est un système dans lequel “les hommes sont superflus”. L’instrument du totalitarisme dans l’accomplissement de ce dessein est une administration de la mort qui ne relève d’aucune stratégie politique, échappe à tout ce qui pourrait ressembler à “une utilité” et finit même par s’émanciper de l’idéologie qui le demandait : une manière de détruire l’identité la plus élémentaire de l’individu avant même de le tuer (…). Sans les camps, sans la peur qu’ils entretiennent, sans l’ombre impalpable de Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard), ni le fanatisme des militants ni l’apathie du peuple ne pourraient perdurer. Sans le laboratoire où s’expérimente une hypothèse inconcevable, l’état totalitaire se serait usé à la manière dont s’étiole le despotisme : par la renaissance du sentiment de révolte, la possibilité de soulèvement, ou plus simplement le poids de la vie quotidienne. »
Toute cette analyse en profondeur est issue de la passion de comprendre son temps au-delà de toutes les explications superficielles. Ce qui s’apparente à une vocation d’historienne ne se sépare pas de la formation culturelle qui a précédé avec toute son intensité. Cette formation est tout à la fois philosophique et littéraire, et même artistique. Bérénice Levet a écrit tout un essai sur son Musée imaginaire : « Ce qui frappe le lecteur, c’est moins sans doute la présence de citations, de références littéraires que la manière dont elle s’inscrit, avec libéralité, dans la trame même de son écriture philosophique, la parole poétique et romanesque la laisse irriguer sa réflexion. Sa démarche présente en effet cette singularité qu’elle pense avec le romancier, avec les poètes plus qu’elle ne les explique, ne les analyse ou ne les commente… »
Cette caractéristique se démarque de la dictature actuelle de ce qu’on appelle les sciences de l’homme, singulièrement d’une sociologie de type bourdieusien. « Les préférences d’Arendt comme ses exclusions sont solidaires de sa conception du réel et de la dignité humaine. Il n’est donc rien d’arbitraire dans ce choix, dans ce parti pris : préférer la compagnie des artistes est “affaire de goût” de goût au sens fort noble et kantien du terme, c’est-à-dire du jugement. » On peut certes être d’un autre avis, d’une sensibilité différente. Bérénice Levet cite l’exemple d’un Merleau-Ponty, aux postulats ontologiques pourtant proches de Arendt, mais qui donne audience à Jean Piaget, Jacques Lacan ou Claude Lévi-Strauss. Je pourrais y ajouter l’exemple de Pierre Legendre formé à l’école psychanalytique à laquelle l’auteur de La condition de l’homme moderne fut toujours rebelle.
Je ne terminerai pas cette trop succincte évocation sans me référer à un deuxième ouvrage de Bérénice Levet Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, tant il montre avec efficacité comment l’auteur qui éclaire le siècle des totalitarismes, s’avère aussi secourable dès lors qu’il s’agit d’affronter nos défis présents. Ce seul propos liminaire donne l’idée de sa fécondité : « Elle nous conduit aux sources du mal. Chacune de celles qu’Arendt diagnostiqua et qui demeurent les nôtres - crise de l’autorité politique, crise de l’éducation et de l’école, crise de la culture, offensives tournées contre la langue – à son ancrage dans la modernité, dans son esprit et dans sa lettre. » Inaltérable actualité d’Hannah Arendt !
Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard.
Bérénice Levet, Le musée imaginaire d’Hannah Arendt, Les Essais, Stock.
Bérénice Levet, Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, Éditions de l’Observatoire.
Penser avec Hannah Arendt