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Royaliste n°1299 du 23 avril 2025

Pour Patrice Jean, l’enfer de la littérature, c’est Sartre

Les Lettres

mercredi 23 avril 2025

Patrice Jean

Une fois n’est pas coutume, le romancier Patrice Jean livre ses passionnantes réflexions sur la littérature dans un essai à la fois mordant et profond.

"Jamais les librairies n’ont été si encombrées d’une masse toujours mouvante de fiction ». C’est ce que constatait, pour le déplorer, l’écrivain et critique littéraire Pierre Jourde dans La littérature sans estomac (Esprit des péninsules, 2002). Vingt ans après ce pavé jeté dans le marigot de l’édition contemporaine, un autre écrivain pense carrément, lui, que l’heure est grave : « le livre menace la littérature. Les librairies entassent des milliers de nouveautés sur les tables et dans les rayons, eux-mêmes segmentés en Romans, BD, Bien-être, Cinéma, Essais, etc. (…) La fête du livre ne s’interrompt jamais. Mais la littérature n’a jamais été une fête, et elle ne l’est que par une incompréhension totale de ce qu’elle est » (Patrice Jean, Kafka au candy-shop. La littérature face au militantisme, Éditions Léo Scheer, 2024)

C’est vrai qu’une fois chez son libraire, quand il préfère encore acquérir ses livres auprès de ce dernier, le lecteur de bonne foi, amoureux sincère des lettres, n’a désormais plus que l’embarras du choix. Il peut même éprouver comme une sensation de vertige devant la variété des titres s’étalant devant ses yeux. S’il ne renonce carrément pas à faire l’acquisition d’un livre, fatigué d’avoir à se farder la lecture de quatrièmes de couvertures oscillant entre racolage actif et publicité mensongère, ornées de citations enamourées d’auteurs en vue.

Cette situation inconfortable dans laquelle est de nos jours plongé le lecteur honnête est le résultat d’une stratégie délibérée des maisons d’éditions qui, plutôt que de tout miser sur le bon cheval, préfèrent mettre plusieurs canassons sur la ligne de départ et, ce faisant, publient à peu près tout et n’importe quoi, mais finalement assez peu de littérature et, surtout, très peu de littérature exigeante. Elle aboutit à faire que ceux qui de nos jours lisent encore des livres, en lieu et place de se faire téter le cerveau par des écrans, ont de moins en moins l’occasion de croiser de la bonne littérature. Et c’est pourquoi celle-ci, est menacée comme jamais de disparition, à tout le moins de devenir l’apanage de quelques irréductibles amateurs.

Littérature engagée vs littérature tout court. - Qu’est-ce que cette littérature dont nous parle Patrice Jean ? Ce n’est pas celle de Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ? (1948), le plus connu des trois textes issus du deuxième tome de Situations, un recueil de ses principaux articles portant sur la philosophie, la littérature, l’art et la politique, parus entre 1947 et 1965. Dès les toutes premières pages, l’objectif de Patrice Jean est clair. Il s’agit pour lui « de définir l’objet de la littérature comme un objet autonome, indépendant de la politique et du collectif », de « libérer la littérature de l’engagement politique tel que Sartre, après la Deuxième Guerre mondiale, l’a prescrit, et tel qu’aujourd’hui de nombreux écrivains l’imposent encore à mots couverts. Et davantage que les écrivains : tels que les lecteurs, les critiques, les libraires le revendiquent souvent, jugeant les livres en fonction de la couleur politique (supposée) de leurs auteurs ». Il s’agit, en quelque sorte, de la préserver de toutes les idéologies : celles de droite comme celles de gauche.

« Ni droite, ni gauche ». Le familier du philosophe Alain, verra là ipso facto le signe d’une pensée de droite. Il est vrai qu’en général, quand quelqu’un dit qu’il n’est ni d’un bord ni de l’autre, on peut valablement supposer que c’est une personne de droite. Cela dit, si Patrice Jean ne réprouve pas le qualificatif, se classant lui-même dans la catégorie des « écrivains de droite, ou dits de droite, [de ceux] qui pour n’être pas de gauche, et pour ne pas croire au progrès, sont jetés dans les fosses de la réaction », force est de constater qu’il n’est pas tendre avec « la droite littéraire », qu’il s’avère même d’une assez délicieuse cruauté à son égard. Qu’il s’agisse de « l’école des hussards », « ces gentils garçons plutôt marrants, écrivant un roman entre deux cuites et pour qui la littérature est moins importante qu’un bordeaux millésimé », ou qu’il s’agisse de « l’écrivain de droite catholique », qui « excommunie, naseaux fumants, l’épée dans une main, la croix dans l’autre », Patrice Jean a des lignes d’une exquise férocité.

Dans le sillage de Philippe Muray, qui est sans doute l’un de ses maîtres ou a minima une étoile de sa « constellation des frères morts » (Victor Serge), il ridiculise plus généralement tous ceux qui n’ont pas compris qu’un écrivain au sens plein du terme se reconnaît au fait qu’il ne correspond à aucune position claire, ne se donne surtout pas pour mission de convertir avec plus ou moins de subtilité son lecteur à des thèses qui n’auront peut-être plus court le lendemain mais à susciter chez lui un salutaire dialogue intérieur – au sens de Montaigne.

On aurait pu craindre qu’en livrant ses réflexions à propos de l’art auquel il s’adonne, Patrice Jean, professeur de lettres modernes féru de philosophie, n’accouche d’un essai ésotérique et abscons, donc soporifique. Il n’en est heureusement rien. Ces pages qu’il consacre à la littérature ressemblent pour tout dire à nombre de ses romans, évoqués dans nos colonnes. Elles sont à la fois profondes et irrésistiblement drôles. ■

André Pierre.

► Patrice Jean, Kafka au candy-shop. La littérature face au militantisme, Éditions Léo Scheer, 2024.

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