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Royaliste n°1268 du 18 décembre 2023

Pour regarder la vie en farce

Les Lettres

lundi 18 décembre 2023

Vu ce qu’il dit du monde de l’édition, Les Petits Farceurs n’avait aucune chance de remporter le prix Goncourt cette année. Pourtant, de tous les romans de la rentrée littéraire 2023, il sort du lot.

« Paris n’est pas la France. Paris est la malédiction de la France ». C’est ce que le regretté Jean-Louis Murat a déclaré quelques jours avant le premier confinement. Déplorant que, pour exister artistiquement dans l’Hexagone, il faille « monter à Paris », l’Auvergnat, décédé en mai dernier, s’est en effet lâché au micro de Tewfik Hakem (France culture, 12/03/2020).

La Ville Lumière est-elle effectivement « la malédiction » du « cher et vieux pays » ? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle attire à elle de nombreux papillons, dont bon nombre, aveuglés par ses feux, se brûlent les ailes à leur contact. Et qui a vu Illusions perdues de Xavier Giannoli (2021), « un film à la hauteur du roman » (Le Courrier balzacien, automne 2021), peut à juste titre supposer que le phénomène ne date pas d’hier. Tiré du chef-d’œuvre éponyme de Balzac (1837), le réalisateur y montre avec brio comment Paris, au moins depuis le XIXe siècle, draine à elle de jeunes provinciaux talentueux, les corrompt pour un plat de lentilles, puis les recrache esseulés et malheureux, vidés de toute leur substance.

Avec Illusions perdues, chapelle (ardente) de la cathédrale littéraire que constitue sa Comédie humaine, Balzac entendait prévenir tous les Rubempré de France et de Navarre de ce qui les attendait à Paris. C’est pourquoi son héros, contrairement à son double cynique Rastignac, « n’est ni odieux, ni antipathique. (…) C’est un enfant. Etourdi, irréfléchi, désarmé, perdu dans un monde trop grand pour lui. Même dans sa corruption, il a encore un zèle naïf qui reste touchant » (Félicien Marceau, Balzac et son monde, 1955). S’il cherchait à les avertir, c’était pour soustraire leur chair encore trop tendre à l’insatiable ogre parisien. Pour s’en convaincre, il suffit de relire les préfaces que l’écrivain tourangeau a écrites lors de la parution espacée des trois parties du roman : « Mais ce livre empêchât-il seulement un jeune poète, une belle âme, vivant au fond de la province, au milieu d’une famille aimée, de venir augmenter le nombre des damnés de l’enfer parisien qui se battent à coups d’encrier, se jettent à la tête leurs œuvres avortées (…), ce livre aurait fait une bonne action. (…) C’est d’ailleurs le sens général des Illusions. Il n’y a que les esprits d’élites, les gens d’une force herculéenne auxquels il soit permis de quitter le toit protecteur de la famille pour aller lutter dans l’immense arène de Paris ».

Cet avertissement, Paul, l’un des deux personnages des Petits Farceurs, aurait d’autant dû en tenir compte avant de chercher à « conquérir Paris ». D’autant plus que, admis en hypokhâgne au Centre Madeleine-Daniélou avec son ami Henri d’Estissac, du Balzac, il en a bouffé. Peut-être pas ad nauseam, mais suffisamment pour savoir que la capitale ne fait pas de cadeau aux « provinciaux » dont le cuir n’est pas assez épais.

Avec Les Petits Farceurs, Louis-Henri de La Rochefoucauld, écrivain ayant déjà à son actif des romans remarqués, est dans le droit fil de Balzac. Il écrit aussi bien que lui, parfois mieux. Comme lui, il fait preuve d’un humour ravageur. Comme lui, il sait voir ce qu’il regarde. Et comme lui, il ira certainement loin. Aussi loin ? L’avenir nous le dira. Mais en attendant, il faut le lire. Surtout si l’on se sent pousser des ailes d’écrivain. Le portrait qu’il tire du monde de l’édition empêchera peut-être une belle âme « de venir augmenter le nombre des damnés de l’enfer parisien ».

André Pierre.

Louis-Henri de La Rochefoucauld, Les Petits Farceurs, Robert Laffont, 2023.