L’annonce du décès de Jean-Claude Guillebaud a produit en moi un véritable choc, avec le regret que nos relations se soient estompées ces dernières années. Avec lui, la confrontation constante des idées était plus que stimulante, d’autant que sa personnalité chaleureuse lui assurait une densité particulière. Mais j’ai appris depuis que, malheureusement, les dernières années de Jean-Claude l’avaient retranché de cette vie intellectuelle où il excellait et même de l’environnement agreste de sa belle maison qu’il avait décrit avec tant de force poétique. La pudeur m’interdit d’en dire plus à ce propos, mais je ne puis m’interdire un sentiment de révolte à l’égard de ce qui fait partie du tragique de l’existence.
Le contraste de ses dernières années avec ce que fut la vie de ce prodigieux journaliste et de ce penseur d’exception est d’autant plus frappant. Journaliste il le fut, comme peut l’ont été dans la profession. Comment ne pas avouer son admiration à l’égard de ce confrère qui avait suivi en reporter tous les grands conflits de la planète ! « Du Biafra au Vietnam, du Liban à l’Éthiopie, de l’Iran au Bangladesh, Israël, Gaza ou Sarajevo, j’ai passé une partie de ma vie à voir mourir les êtres humains. » En leur temps j’ai rendu compte de ces confessions précieuses où l’intéressé tirait les leçons de ce qu’il avait vécu et enregistré. Ne reconnaissait-il pas qu’il y avait une certaine griserie du combat, même de la part de ceux qui se prétendaient pacifistes, à l’image de Jon Baez ou de Bob Dylan ? Mais les spectacles les plus désolants ceux notamment des débâcles d’un peuple tout entier étaient suivis d’un retour surprenant à la paix : « Toute débâcle, tout effondrement, fut-il psychique, contient en lui-même un avenir qui n’est pas encore lisible. Il roule ainsi au cœur même de la catastrophe une germination prometteuse. En y pensant, je me réfère d’instinct au terme grec metanoïa, très en usage dans la spiritualité orthodoxe. » Cependant, certains exemples d’un tel retournement invitent plutôt à une amère sagesse. Quand Jean-Claude Guillebaud se félicite qu’au lendemain de la sécession du Biafra, un délicat équilibre fédéral fût à peu près rétabli, il ne pouvait encore imaginer que le Nigéria serait en proie aux pires accès du djihad contemporain. Du moins, son expérience du terrain relié à une réflexion historique à distance lui permettait de comprendre le monde avec une sagacité peu commune.
Il me semble qu’il faut reconnaître la date de 1995, avec la publication au Seuil de La trahison des Lumières, pour envisager le grand tournant qui se produit chez le journaliste, qui passe du reportage à l’essai intellectuel. Il va y affronter avec infiniment d’âcreté les grands défis de notre temps. Il est vrai qu’il a été préparé à cette tâche par les auteurs qu’il a fréquentés dès sa prime jeunesse et qui se partagent d’ailleurs équitablement entre la droite et la gauche. Ainsi peut-il nommer d’un côté Raoul Girardet, Jacques Perret, Pierre Boutang (grâce à la lecture de la Nation française) de l’autre Jules Roy, André Mandouze, Henri Alleg. Sans doute reconnaît-il que par la suite il va virer carrément progressiste, notamment attiré par les chrétiens de gauche. Cela ne l’empêchera jamais d’être sensible à l’ambivalence des vérités : « Je déteste depuis toujours les engagements simplificateurs, ceux qui ne peuvent affirmer qu’en faisant de l’autre un démon. »
Je distinguerais deux références qui ont joué un rôle considérable dans son évolution personnelle, celles de Jacques Ellul et de René Girard. À propos de ce dernier, j’ai retrouvé un mot de 2022, où Guillebaud me précisait la façon dont il avait lié amitié avec l’auteur de La violence et le sacré. À l’occasion de cette parution, il avait publié dans Le Monde un des premiers grands entretiens de Girard. S’en suivit la rédaction d’un livre d’entretiens et deux visites en Californie. Je constate que cette note est le dernier témoignage de nos relations, à un moment où il avait tenu à me gratifier de sa solidarité dans l’épreuve que je traversais.
Ellul et Girard donc, ces deux références donnent une idée de l’ampleur du travail de l’essayiste, dont l’ambition ira jusqu’à imaginer « la refondation du monde ». Aux railleurs qui pensaient démesurée une telle ambition, l’auteur répliquait qu’il n’y avait rien de plus urgent que de s’opposer à ce que notre temps avait d’éclaté et de labyrinthique. « Plus que jamais s’impose le besoin de perspective, de remise en cohérence, de réflexion panoramique à défaut de pouvoir être encyclopédique. » Encore faut-il ne pas craindre de nous considérer toujours comme des héritiers : « Nous sommes les héritiers de ce que Maurice Bellet appelle une extraordinaire imbrication, faite d’influences croisées, d’interactions subtiles, d’émergences repérables. Mais nous avons surtout en propre d’être les héritiers critiques (et non point dévots) de notre propre histoire. »
De cette refondation il conviendrait de faire la synthèse en reprenant la lecture de la douzaine d’essais que Jean-Claude Guillebaud a écrit depuis La trahison des Lumières. J’espère qu’un représentant d’une nouvelle génération s’y emploiera quelque jour. Il ne s’agirait pas uniquement d’une affaire de mémoire, mais d’une mise à jour d’une pensée toujours en actes. Ainsi, lorsque l’auteur de la refondation du monde s’interroge sur l’avenir du judéo-christianisme, il s’insère dans un débat terriblement contemporain, ravivé par les événements actuels de Terre sainte. La nouvelle flambée d’antisémitisme oblige à une prise de conscience de ce que signifie la tradition biblique et talmudique confrontée aux enjeux de la modernité et aux données géostratégiques. Et quand s’y ajoute le partenaire islamique, la question devient encore plus redoutable et urgente. L’intérêt de Guillebaud c’est qu’il se refusait à fuir la difficulté, en tentant une problématisation qui tenait compte de toutes les données, celles qu’il découvrait à force de recherches historiques et d’intérêt pour les différentes traditions.
Autre domaine exploré, celui du progrès des technologies modernes et singulièrement les développements de l’intelligence artificielle. Il est vrai que face à l’énigme qui se déployait l’essayiste marquait sa perplexité : « Le réel échappe au pouvoir que nous avions de le penser. “Toute thèse, disait Sören Kierkegaard, s’offre au rire des dieux.” Nous sommes bien au-delà de ce rire divin. » Est-il vrai que la globalisation et la mondialisation annoncent « la fin irrémédiable d’une certaine idée de la souveraineté locale » ? Guillebaud pensait qu’on était très loin du village global annoncé par certains. Subsistaient différences, rivalités, conflits, inégalités, exploitations de l’homme par l’homme. Mais à son encontre, je ne suis pas persuadé que nous allions vers l’effacement des souverainetés. Le phénomène trumpiste, tout comme l’affirmation du partenaire chinois, nous engage vers une montée en force des rivalités entre puissances.
Mais, cher Jean-Claude, tout le labeur que vous avez accompli continuera à stimuler les intelligences, d’autant que toutes vos interrogations continuent à nous poursuivre, avec « cet impératif de partager ce qui nous reste d’espérance ».
La bibliographie de Jean-Claude Guillebaud rassemble quelques 35 volumes. Quelques-uns demeurent disponibles en libraire. Notamment La Refondation du monde, Point essai ; Je n’ai plus peur , L’iconoclaste ; La Tyrannie du plaisir, Seuil.
Pour saluer Jean-Claude Guillebaud