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Royaliste n°1302 du 4 juin 2025

Pourquoi les intellectuels se trompent

par Gérard Leclerc

mercredi 4 juin 2025

Samuel Fitoussi, par ses chroniques malicieuses du Figaro, nous a familiarisés avec sa forme d’esprit caustique, jamais en peine de se moquer des travers de notre monde politique. L’essai qu’il publie sur les intellectuels relève d’un genre plus ambitieux, parce qu’il se mesure à une question de taille : non seulement celle de la propension des intellectuels à soutenir des inepties dangereuses mais aussi celle de la faillibilité de l’intelligence et de ses causes. En effet, il est notable que trop souvent cette intelligence emploie toutes ses facultés à défendre l’indéfendable plutôt que de suivre le conseil impératif de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » S’il fallait un seul exemple de cette propension à se masquer ce que l’on voit, celui d’un Alfred Koestler, le futur auteur de ce roman majeur qu’est Le Zéro et l’infini, s’impose d’une façon étonnante. En 1932, l’écrivain se rend en Ukraine, alors en proie à une famine qui provoquera des millions de morts. Communiste fanatique, persuadé que l’Union soviétique constitue le sommet de l’humanité sur le chemin du progrès, il est quelque peu décontenancé par ce qu’il peut observer, et qui est littéralement pathétique : « Il observe des femmes cherchant à attirer la compassion en soulevant aux vitres des trains leurs enfants pitoyables et terrifiants, les membres fins comme des bouts de bois, des grosses têtes cadavériques se balançant sur des cous maigres. » Tout à l’avenant, avec des villages abandonnés, des funérailles partout ! Qu’importe, l’intellectuel ne saurait démentir sa certitude sur la réussite de l’expérience soviétique. Plus tard, il fera le constat de son aveuglement : « J’avais les yeux pour voir et un esprit entrainé à déformer ce qu’ils voyaient. Ce “censeur interne” dépasse en efficacité toutes les censures officielles. »

Samuel Fitoussi tire la leçon psychologique d’une telle déformation de la réalité : « Nos sens, en effet, ne sont pas des instruments objectifs qui restituent fidèlement les informations qui leur parviennent : ils donnent à des données sensorielles brutes une forme intelligible, en fonction du contexte, mais aussi de nos attentes. » Cette réflexion n’est pas le simple prolongement de l’essai fameux de Raymond Aron sur l’opium des intellectuels, qui analysait surtout les mythes qui subjuguaient la gauche communisante. Le progrès indéfini, la Révolution, le prolétariat, la foi dans le parti et une conception eschatologique de l’histoire profane. Pourtant, on retrouve les mêmes intellectuels cités dans les deux livres, tels Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, apologètes fervents de la Russie stalinienne et de la Chine maoïste. Leurs déclarations, des décennies plus tard, nous stupéfient, vérifiant le mot de Simon Leys : « Il faut vraiment être un intellectuel supérieur pour dire au sens propre n’importe quoi, pour ne pas voir que la pluie mouille et qu’une pierre est dure. » C’était aussi le sentiment de George Orwell.

Intellectuels supérieurs ? Il est incontestable que Sartre et Beauvoir étaient intellectuellement doués. Gabrielle Cluzel peut légitimement trouver que le premier n’avait publié que des « pavés cafardeux ». De mes lectures anciennes, j’ai néanmoins gardé un bon souvenir de son essai sur l’Imaginaire. Le fait est que des personnages de cet acabit et de ce talent ont pu soutenir les idées les plus folles et les régimes les plus sanglants, sans éprouver dans leur vie personnelle, le moindre désagrément. Il n’en va pas de même, dans d’autres contrées pour ceux qui ont pris au sérieux leurs conceptions idéologiques et en ont payé durement le prix : « La fièvre maoïste de la jeunesse péruvienne, elle, a conduit à la création du mouvement terroriste “Sentier lumineux » qui a mené à l’une des guérillas les plus violentes de l’histoire. Bilan : une guerre civile et 70000 morts. Le mouvement était dirigé par des professeurs d’université, et l’essentiel de ses troupes était constitué d’étudiants.  »

Face à pareils phénomènes Samuel Fitoussi s’interroge donc aux dérapages cognitifs de l’intelligence. Pourquoi ceux qui sont censés être les plus intelligents se révèlent être les plus aberrants. C’est qu’il y a une fonction sociale du raisonnement, les préférences et les choix d’un milieu social – telle l’université – pour imposer une certaine orientation à la pensée : « Une fois admise la fonction sociale du raisonnement, les biais cognitifs cessent d’être des erreurs et deviennent parfaitement adaptés. Le conformisme, en particulier n’est plus une énigme : la raison ne doit pas toujours nous conduire aux convictions les plus justifiées, mais à celles qui, au moment où nous raisonnons, sont jugées les plus justifiées ; elle ne doit pas nous orienter vers les décisions les plus logiques mais vers celles qui sont perçues comme les plus logiques ; elle ne doit pas nous laisser pousser à militer pour les causes les plus vertueuses mais à celles considérées comme les plus vertueuses. » Ainsi nous devrions moins notre vision du monde à notre intelligence qu’à nos fréquentations, ainsi qu’à nos croyances pour peu que celles-ci jouissent de l’agrément de ceux qui nous entourent. Voilà qui pourrait expliquer adéquatement la formule devenue fameuse : « Mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ! »

Samuel Fitoussi a réalisé une enquête substantielle pour nourrir ses démonstrations. Il n’invoque pas seulement les grandes signatures, il a recours à toute une littérature spécialisée dans son domaine cognitif. Au passage, on retiendra certaines remarques précieuses : « Les intellectuels peuvent difficilement être conservateurs, puisque le conservatisme ne leur confère pas le rôle d’architectes du changement. » ou encore : « L’utopie n’est astreinte à aucune obligation de résultat. Sa seule fonction est de permettre à ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas (Jean François Revel). » Autre préjugé de l’intelligentsia, l’idée rousseauiste de la bonté de l’homme et de la responsabilité du mal reporté sur l’environnement social. Ce qui pouvait provoquer l’humour de Roger Scruton : « Si nous souhaitons véritablement expliquer l’augmentation de la criminalité, nous devrions envisager cette hypothèse : la criminalité s’explique par notre désir de l’expliquer.  » En d’autres termes, nous détournons l’attention de l’acte criminel lui-même, pour l’entourer d’excuses et bloquer tout accès à la responsabilité individuelle.

Les errances de l’intelligentsia ne sont pas seulement d’hier, elles concernent notre bel aujourd’hui. Il suffit de considérer ce qu’il en est advenu de notre université. Les départements de sciences sociales y sont parmi « les plus poreux à l’irrationalité ». Nous savons les ravages du wokisme qui ne contamine pas seulement les États-Unis et risquent d’ailleurs de provoquer un anti-wokisme aussi pervers, très bien signalé dans un récent article du Figaro. En ce qui concerne l’essai de Samuel Fitoussi, je ne puis que signifier un accord assez général, en dehors de quelques sujets de désaccords sur lesquels il conviendrait de s’expliquer. Dois-je aussi avouer, que, philosophiquement, je ne me retrouve pas totalement en phase avec lui. Il cite Péguy mais n’est pas péguyste. Et je le soupçonne d’être plus proche de Voltaire que de Pascal, à l’inverse de moi-même.

Samuel Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, Les Éditions de l’Observatoire, avril 2025.