Alors qu’on devrait célébrer le centenaire de sa naissance, le souvenir du philosophe Claude Tresmontant (1925-1997) semble s’être estompé. Pourtant, beaucoup de ses ouvrages furent remarqués lors de leur publication et ses étudiants de la Sorbonne ont subi une influence qui les a marqués pour la vie. Moi-même, je l’ai lu très tôt. Mes parents m’avaient envoyé son ouvrage Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu (1966) alors que j’étais coopérant au fond de l’Afrique. J’avais pris le plus vif intérêt à sa lecture, ayant le sentiment de me retrouver dans une ligne aristotélico-thomiste, mais rajeunie au contact des données de la science moderne, concernant l’évolution et ses retombées anthropologiques. Plus tard, je me suis intéressé à la genèse de ce qui est devenu un livre important pour la culture chrétienne : Le Christ hébreu (1983). Le concile Vatican II avait pu signifier la fin de ce que l’historien Jules Isaac avait appelé « l’enseignement du mépris » à l’égard du judaïsme de la part des chrétiens. Mais Claude Tresmontant apportait un contenu intellectuel aux retrouvailles judéo-chrétiennes. Tout d’abord, il y avait une pensée hébraïque et une métaphysique biblique, auxquelles il avait consacré ses deux premiers ouvrages et le Christ ne pouvait se comprendre en dehors de cet éclairage.
Les Évangiles, bien que rédigés en grec, révélaient, à l’étude, un sous-texte hébreu. Et nul mieux que Claude Tresmontant n’était apte à le découvrir, possédant la langue hébraïque comme personne au monde. C’est le grand rabbin Joseph Kaplan qui pouvait proclamer : « Nous nous savons de l’hébreu, lui il sait l’hébreu. » Il me semble en avoir parlé, dans les années 80 avec le cardinal de Lubac qui s’interrogeait sur la portée d’une telle découverte. Mais j’avoue que depuis lors je n’ai guère relu l’auteur et bien d’autres soucis intellectuels m’ont accaparé, au point de le rejeter dans le plus injuste des oublis. Je garde pourtant le souvenir de la seule fois où je l’ai vu et entendu. C’était au Lutetia sur le boulevard Raspail. J’en garde en tête une élocution universitaire, précise, et il me semble qu’il s’agissait du Suaire de Turin.
Et voilà brusquement une sorte de miracle ! Son fils Emmanuel publie un portrait de son père qui restitue la figure du philosophe de la façon la plus vivante, en distinguant les grandes articulations de son œuvre. C’est comme s’il nous prenait amicalement par la main pour nous entrainer dans une découverte qui nous décille les yeux et rouvre des perspectives indispensables à notre compréhension du monde et de l’histoire de la pensée. Mais cela n’est possible qu’au prix d’une sorte de choc existentiel dont il y a peu d’exemples.
Peut-on imaginer qu’un garçon de vingt ans ait le plus vif désir de retrouver un père qui l’a abandonné à sa petite enfance avec sa mère et ses trois frères ? De la part d’un philosophe chrétien, à une période où le divorce était très mal considéré pas seulement en milieu catholique, on a peine à croire qu’une belle étudiante argentine ait pu le détourner de son « devoir » d’une façon si brusque et définitive. Pourtant, le jeune Emmanuel Tresmontant est bien la victime de cette rupture, à la suite de laquelle il n’aura aucun contact avec son géniteur. Sur une sorte de pulsion inexplicable, lui qui habite Grenoble décide brusquement d’aller retrouver ce père inconnu à Paris, à la Sorbonne où il enseigne. Le premier contact est un échec. Le fils a bien écouté son philosophe de père en cours, mais il n’a pas osé l’aborder. Le second sera le bon, précédé par une courte lettre : « Monsieur, je porte votre nom. Je pense que le moment est venu que nous fassions enfin connaissance, vous et moi. » La réponse est positive. La rencontre a lieu place de la Sorbonne, dans un café. Elle sera suivie de beaucoup d’autres, sans que se résorbe une certaine distance qu’explique la pudeur qui résulte de cette étrange situation.
Mais pour Emmanuel, la découverte d’un tel père est à l’origine d’une interrogation sans fin : « Toute ma vie, depuis, j’ai été hanté par cette question : ce cadeau qu’il m’avait fait, ce cadeau de reconnaissance, n’était-il pas, au fond, trop lourd à recevoir pour moi ? Comment allais-je grandir, me développer et devenir moi-même à l’ombre de ce chêne gigantesque aux racines noueuses ? » Ce qui est sûr, c’est qu’il va pénétrer totalement la pensée de son père, au point d’être le plus précieux et le plus amical des guides pour la faire connaître à un public inattendu de nouveaux lecteurs.
Le charme étonnant de ce livre, au titre bien choisi, Un ouvrier dans la vigne, vient de l’affinité du fils et ainsi de sa pénétration de l’œuvre, avec des aperçus suggestifs et des citations opportunes. Je pense particulièrement à la lettre que Claude Tresmontant adresse au père Pierre Teilhard de Chardin, dont il est le lecteur passionné mais critique. La sûreté avec laquelle il remet le savant jésuite sur la voie d’une connaissance exacte du texte de la Genèse à propos de la Création est impressionnante. En somme, il explique à Teilhard qu’il a été très mal initié à l’étude de la Bible dans ses années de formation dans la Compagnie. L’auteur du Phénomène humain a lutté toute sa vie contre la déformation dont il était tributaire : « Si vous aviez pratiqué la Bible, vous auriez retrouvé votre pensée. Vous êtes encore plus orthodoxe que vous ne le pensez vous-même. » J’avoue que pour moi une telle mise au point a été décisive. Durant mes années de formation, j’étais ulcéré par un certain teilhardisme idéologique qui alimentait le progressisme à la mode. Il faudra le grand livre du père de Lubac pour me restituer la pensée authentique de Teilhard au-delà de certaines ambiguïtés. Mais l’apport de Tresmontant fut aussi décisif, en me montrant quel parti on pouvait tirer de cette vision originale de l’évolution du cosmos vers l’apparition de la pensée.
S’il fallait retenir une unique direction dans l’élaboration philosophique menée durant toute sa vie par Claude Tresmontant, je m’en tiendrais à cette notion de Création telle qu’il l’a trouvée dans la Bible et la théologie chrétienne. Sans elle, le monde est ramené à l’unique substance d’un Spinoza et à tous les mythes qui en résultent. Notamment celui de la chute des âmes, libérées de la matière et promise à la transmigration. Périodiquement, nous sommes renvoyés aux diverses désinences d’un gnosticisme qui remplit les rayons religieux de nos librairies. Raison de plus pour revenir à la métaphysique solide, qui trouve son origine dans la Bible et le judaïsme.
Et pourtant, l’immense somme de travail accomplie par l’auteur de L’enseignement de Ieshoua de Nazareth est aujourd’hui oubliée. De précieux manuscrits reposent, inviolés, dans l’immense abbaye d’Ardenne, près de Caen en Normandie. Parmi ceux-ci, un dictionnaire incomparable Hébreu ancien - Grec ancien « entièrement écrit à la main, et que personne au monde n’est plus capable de lire ou de comprendre… » Oui, mais voilà, il y a le témoignage d’un fils, Emmanuel, qui surgit pour nous rappeler la présence d’un génie, avec la promesse d’un renouveau dans le dynamisme de la véritable tradition.
Emmanuel Tresmontant, Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne, Éditions Arcades Ambo.
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