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Royaliste n°1296 du 12 mars 2025

Résistance des Maccabées

par Gérard Leclerc

mercredi 12 mars 2025

En une période si fertile en bouleversements et remises en cause, on a parfois de la difficulté à se déporter dans le temps. La pression des événements est si forte que l’on hésite à s’en éloigner pour communier aux soucis d’un autre temps, a fortiori fort lointain. Pourtant l’histoire demeure maîtresse de vie et elle continue à fournir les clés d’un présent enraciné, quoi qu’on veuille, dans un passé qui nous poursuit. Ainsi, en recevant l’ouvrage de notre ami Christophe Eoche-Duval sur le livre des Maccabées, j’ai eu un moment d’hésitation. Aurais-je l’énergie de plonger dans ce bain exigeant d’érudition, alors que mon esprit, comme celui de mes contemporains, est accaparé par le sort du monde. Mais justement, il apparaît très vite que l’effort est bienvenu et que loin de nous abstraire de la conjoncture, il nous y renvoie, en nous apportant bien des éclairages.

Ainsi en va-t-il de cette révolte des Maccabées, qui nous ramène au second siècle avant notre ère. Pour résumer les choses à l’extrême, Israël est alors sous la coupe de l’empire Séleucide. Celui-ci provient de l’héritage des conquêtes d’Alexandre le Grand. Il se caractérise par l’héritage grec, ce qui impose un type de civilisation et de culture, voire de religion. Et c’’est ce qui, précisément, va amener la révolte d’une partie de la population juive, se refusant à renier la loi et le culte de ses pères. Il importe de dire les choses nettement : il s’agit bien de s’opposer de la façon la plus radicale à une hellénisation forcée, qui contredit l’héritage sacral d’Israël. C’est une famille, qui tire son nom de Judas Maccabée, qui va sonner l’appel à la rébellion. Une rébellion qui sera assez décisive pour donner naissance à une dynastie royale (les Hasmonéens) et sauvegarder pour le futur ce qui demeure encore de l’identité du peuple juif.

Christophe Eoche-Duval a consacré trois années de sa vie à une étude exhaustive du second livre des Maccabées, que l’on retrouve dans ce qu’il préfère appeler le Premier Testament. Autant dire qu’il a tout rassemblé de ce qu’il est possible de recueillir d’érudition, d’exégèse, d’archéologie, d’histoire, de précision littéraire sur le sujet. Ce qu’il a particulièrement retenu, c’est la cohérence de cette épopée avec l’espérance messianique du peuple juif et l’enseignement de ses prophètes. Cohérence qui se poursuit avec le christianisme. Si bien que la tradition catholique n’a pas eu de peine à intégrer les deux livres des Maccabées au canon de ses Écritures, alors qu’il en va autrement pour les orthodoxes et les protestants.

Bien que l’essentiel de l’essai porte sur la consécration chrétienne d’un combat dont toutes les données concourent à annoncer la figure du Christ, on est tenté de s’attarder sur ce qui concerne plus directement le destin du peuple juif : « On pourrait dire, d’un point de vue universel ou rationnel à la lumière de l’humanité, qu’un si petit peuple aurait dû déjà disparaître de la surface de la terre. […] Qu’est-ce qui explique “cet acharnement” contre Israël et en même temps le “miracle juif” ? Qu’est-ce qui explique cette volonté à toutes les époques de puissances rivales ou hégémoniques ou de peuples limitrophes ou envahisseurs concurrents, voulant, soumettre ou faire disparaître le peuple juif ? Qu’est-ce qui explique à toutes les époques malgré les tribulations, les exodes ou déportations et les pires défaites, que le peuple juif se soit toujours relevé ? »

Comment esquiver le sens providentiel d’une telle sauvegarde victorieuse jusqu’à nous, en dépit des pires tragédies, la plus grande étant elle du XXe siècle ? Et le défi se poursuit encore aujourd’hui, avec le pogrom accompli par le Hamas et tout ce qui s’en est suivi. Sans doute, la défense pour la survie d’Israël ne dépend pas seulement de motifs religieux. Le sionisme n’est pas d’essence messianique, il entend se fonder sur un objectif purement politique. Il a donné lieu à bien des disputes et même de démentis de la part de juifs pieux. Un Martin Buber est le bon témoin de cette situation paradoxale où une fidélité de type hassidique se trouve en opposition avec les nécessités de la défense du rempart. En Israël aujourd’hui encore, on observe la difficulté de mettre en accord des religieux opposés au service militaire et des « laïcs » engagés dans Tsahal. Mais Dominique Decherf m’assure que les choses sont en train d’évoluer, avec une armée en recomposition.

Il n’en reste pas moins que le destin d’Israël demeure mystérieux à tous égards, et que les juifs « déjudaïsés » continuent à manifester qu’ils dépendent d’une tradition dont ils ont perdu le fil sans pouvoir rompre définitivement avec elle.

Pour en revenir à la trame des Maccabées on ne peut que reposer avec Christophe Eoche-Duval la raison de fond d’une révolte. Elle tient en un mot qui peut nous déconcerter : hellénisme. En effet, c’est bien à lui que s’opposent frontalement ceux qui entendent garder leur intégrité au sens le plus général. Ce qui est visé, c’est l’adhésion « à la religion des Grecs et par suite au paganisme et à l’idolâtrie  ». En d’autres termes, il s’en faut « d’une adhésion intellectuelle à un nouvel état d’esprit, à un nouveau corpus de “valeurs” morales et civiques, prenant le pas ouvertement ou insidieusement, en l’état d’esprit ou le corpus de croyance, des 613 mitzvot (lois) de la Torah, animant les juifs de stricte observance ». Il en va forcément d’un ethos, c’est-à-dire d’un comportement existentiel qui s’aligne sur les mœurs païennes. On est en droit de s’interroger devant ce genre d’affirmation, d’autant qu’elle est renforcée par une affirmation qui a de quoi vous estomaquer : « L’hellénisme est une idéologie creuse, portée par des idéologues spongieux incapables de rivaliser avec la Raison si une disputatio s’élève. » Mais alors qu’en est-il de la sagesse grecque, de la naissance de la Raison, des merveilles de la Tragédie ? Faudrait-il oublier la formule fameuse de Valéry : « Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée, et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne.  » Il est vrai que le judaïsme n’est pas mentionné mais il est en étroite correspondance avec le christianisme.

On pourrait opposer à Christophe Eoche-Duval la position absolument contraire d’un Gérard Rabinovitch (1), associant de la façon la plus absolue Athènes et Jérusalem, dans la fondation du Politique et auparavant dans l’affirmation du Verbe. Mais l’ami des Maccabées sait cela aussi bien que nous. Ce qu’il entend nous expliquer, c’est que la rupture avec le judaïsme tel qu’il l’entend relève de la sécularisation, c’est-à-dire d’une apostasie radicale, qui va bien au-delà d’une dissonance culturelle. C’est le paganisme qui s’oppose au Dieu d’Abraham et de Moïse, avec une telle virulence que c’est le Saint de Saints qui s’en trouve profané d’une façon irrémédiable.

La révolte des Maccabées demeure donc d’une actualité brûlante, aussi bien pour le peuple juif que pour le peuple chrétien. C’est bien pourquoi le pape François recommande chaudement de relire le texte biblique. Pourtant, ne prêche-t-il pas lui-même la paix à temps et à contretemps ? C’est que le combat est spirituel, sans qu’on puisse perdre de vue une lutte armée, inhérente, hélas, à notre histoire.

Christophe Eoche-Duval, Une résistance juive d’hier et d’aujourd’hui. Commentaire du livre des Maccabées, Via Romana.

(1) Cf. Royaliste 1286 du 23 octobre 2024, « L’animal qui parle ».