Décidément, saint Augustin est à la mode, si l’on peut parler de mode à propos d’un tel sujet. Le nouveau pape, Léon XIV, est d’un ordre religieux qui se réclame du patronage de l’évêque d’Hippone et il ne manque pas, dans ses interventions, de le citer pour appuyer son enseignement. J. D. Vance, le vice-président américain, récemment converti au catholicisme, invoque la même influence dans sa démarche et ne manque pas de se réclamer de la pensée du docteur de l’Église dans ses prises de position politiques. Ce qui peut, d’ailleurs, provoquer de sérieuses controverses. Mais le bras droit de Donald Trump ne fait ainsi que s’inscrire dans tout un courant intellectuel vivace aux États-Unis. On s’aperçoit chez nous, même dans les médias d’information, que ce recours à saint Augustin est devenu fréquent. De Michel Onfray à Bernard-Henri Lévy. Il est vrai que le premier a été l’élève de Lucien Jerphagnon et que l’on ne pouvait être à meilleure école que celle du maître qui a complètement rénové la traduction française des grands titres de l’œuvre augustinienne.
Faut-il ajouter que cette vogue est loin d’être inédite ? La grande ombre augustinienne n’a jamais cessé de planer sur la pensée occidentale. Notre XVIIe siècle en est totalement imprégné. Et si l’on se rapporte à la génération précédente qui a profondément marqué la nôtre, on ne peut oublier qu’Hannah Arendt a commencé sa carrière universitaire par une thèse sur « le concept d’amour chez saint Augustin » sous la direction de Karl Jaspers. Quant à notre Albert Camus, il a consacré la sienne au néo-platonisme, en associant Plotin et le même Augustin. Il faudrait aussi s’interroger à la production proprement théologique de la période contemporaine et l’on s’en voudrait de ne pas évoquer la belle figure d’Henri-Irénée Marrou, grand spécialiste de l’Antiquité tardive.
Dans la riche thématique du docteur de l’Église, le concept choisi par Hannah Arendt se doit d’être particulièrement distingué. Je me réfère souvent, personnellement, lorsque je veux faire le point sur un thème particulier à la grande Encyclopédie Saint Augustin, édition française d’un vaste travail réalisé par des collaborateurs issus de nombreux pays. L’article sur l’amour est un des plus fournis. Surprise ! On n’y trouve nulle trace de la fameuse formule tant de fois citée : « Ama et fac quod vis ! » « Aime et fais ce que tu veux ! » Elle est pourtant considérée comme le nec plus ultra d’une pensée qui se veut fidèle au grand commandement évangélique : « Aimez-vous les uns les autres, comme Dieu vous a aimés. » Mais elle est tirée d’un commentaire de psaume, indépendamment de tout traité où le docteur peut s’exprimer longuement sur tel ou tel aspect de sa doctrine. Si elle a été cependant retenue, c’est en vertu de son caractère condensé, direct, qui épargne les développements. Pourtant, son emploi répétitif n’était pas sans danger, avec le risque d’en pervertir le sens au profit d’un libéralisme moral extrême. N’a-t-on pas été jusqu’à prétendre que « l’amour innocenterait l’homme qui ferait le mal par amour ». C’est d’ailleurs Milan Kundera, dans son roman intitulé L’Immortalité, qui est venu renforcer le soupçon.
Un soupçon qui reprend une dimension singulière avec la crise des déviations sexuelles qui affecte l’Église et peut interroger sur une propension à séparer la faculté d’aimer des exigences de la loi. Tel est le souci fortement exprimé par Jean-François Bouthors et Paule Zellicht dans un essai au titre très explicite : Aime et ne fais pas ce que tu veux. Si les auteurs disent nettement que la formule augustinienne est prise à contre-sens, ils n’en soulignent pas moins le danger des équivoques d’une « civilisation de l’amour ». L’idée dangereuse, selon laquelle l’amour serait au-dessus de tout, y compris des lois, aurait pu déformer les consciences, brouiller les repères. Ce contre quoi d’ailleurs témoigne l’Écriture sainte avec « ses histoires d’amour complexes qui parfois tournent mal » et des textes qui montrent que « l’amour sans la loi est menacé de folie ». Il y a donc lieu de s’interroger sur les ambiguïtés du sentiment amoureux avec des déviations pathologiques graves.
Cependant, on pourrait objecter à Jean-François Bouthors et à Paule Zellicht que l’excellente démonstration qu’ils font à propos de la nécessité impérieuse de la loi, pourrait être reprise dans un cadre purement augustinien. Car c’est toute l’œuvre de l’auteur de La cité de Dieu qui s’oppose massivement à cette perversion de l’amour, ne serait-ce que par l’importance donnée par lui à la notion de loi naturelle. Si je me réfère à l’encyclopédie déjà citée, je trouve des éléments d’information précieux : « Comme on peut s’y attendre la notion de loi naturelle, chez Augustin, trouve ses racines dans l’Écriture. Bien qu’il y ait un certain nombre de ressemblances entre l’enseignement sur le sujet, les stoïciens et d’autres auteurs antérieurs, sans compter les références à Platon et à Aristote, on découvre chez Augustin un développement de la conception de la loi naturelle dans un sens chrétien, qui prend son origine dans la nature personnelle de Dieu et qui est lié à un code moral strict qui ne peut être violé. »
Il est vrai qu’on ne trouve pas chez Augustin « un exposé systématique sur le rôle de la loi », bien que celui-ci soit abondamment évoqué, notamment à propos du libre arbitre. C’est saint Thomas d’Aquin, qui formulera le plus clairement dans sa Somme théologique la notion de loi naturelle, en se référant à Boèce et à Aristote, sans d’ailleurs citer Augustin, qui est pourtant sa référence privilégiée. Il y a là de quoi réfléchir sérieusement, notamment sur les relations entre la Raison et la Révélation. Un théologien aussi marqué par saint Augustin que Joseph Ratzinger observait la difficulté de penser la morale uniquement à travers la Bible. Il avait remarqué qu’une tentative de formulation systématique des principes à travers le langage de l’Écriture se heurtait à un échec. Non pas que l’Écriture soit étrangère au souci moral, bien au contraire, mais il est des domaines où l’on n’échappe pas à la rationalité, telle que les grands penseurs la développent. Il peut y avoir une modification chrétienne de la morale comme il y a une modification chrétienne du pouvoir selon Pierre Boutang, mais il y a une rationalité morale et une rationalité politique qui s ‘imposent et que la mystique ne saurait brouiller sans dommages catastrophiques.
Le fait qu’Augustin ait lui-même fait appel à des autorités intellectuelles étrangères à la tradition biblique est significatif de cette nécessaire dépendance entre l’intelligence et la foi. Un auteur aussi rationaliste qu’Habermas reconnaissait qu’en matière de bioéthique l’intelligence pouvait recevoir un éclairage biblique, d’ordre anthropologique. De même, ce n’est pas pour rien qu’un Pierre Legendre pouvait se référer aux canonistes médiévaux et à la valeur intrinsèque de la notion de dogme. Nous n’en aurons jamais fini avec le face-à-face augustinien de l’Amour et de la Loi.
Saint Augustin, aujourd’hui