« Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? Même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… Un apéro gratuit en face !… Tu vas voir combien qu’il t’en reste… S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent, c’est que tu les distraies, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… » Ça, c’est ce que conseille Gustin Sabayot à son cousin Ferdinand, le narrateur de Mort à crédit (Louis-Ferdinand Céline, Denoël, 1936), lorsque ce dernier commence à son tour d’exercer la profession de médecin. Et, à bien y réfléchir, difficile de lui donner tort : les gens feraient n’importe quoi pour ne pas s’ennuyer ou, du moins, avoir l’espoir de se distraire des pensées auxquelles l’ennui conduit. Outre squatter la salle d’attente d’un médecin, ils sont en effet capables d’errer comme des âmes en peine dans les supermarchés, les jours fériés, comme ils le font dans Le Quai de Ouistreham, le récit autobiographique de Florence Aubenas (éditions de l’Olivier, 2010), de mettre le feu à des haies et des clôtures (« Une femme de 55 ans arrêtée pour avoir déclenché huit incendies à Couzeix "par ennui" », LCI, 18/08/2022), torturer des animaux (« L’ennui rend-il violent ? », Philosophie magazine, 7/03/2022). Ils iraient, selon la formule que Georges Steiner attribuait à Théophile Gautier, jusqu’à choisir « la barbarie plutôt que l’ennui ».
Pour qu’ils en viennent au meurtre de leur prochain, le désœuvrement ne suffit en revanche pas toujours. Il faut en général autre chose : cette « colère des imbéciles » qui « remplit le monde » (Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, Plon, 1938) et enferme les individus dans des réactions collectives dont ils ne sont plus les maîtres. Il faut aussi un concours de circonstances et, bien sûr, un bouc-émissaire au sens de René Girard : une victime qu’un groupe va pouvoir charger de tous les maux dont ses membres sont accablés puis, à l’issue d’un hallali ponctuant une chasse à l’homme, mettre à mort.
Dans le patelin paumé où se déroule l’action du roman d’Oscar Coop-Phane, Un Arabe, Grasset, 2025), la victime est toute trouvée. Il s’agit de celui qui fait tache dans un décor qu’on croirait tiré de La France de Raymond Depardon (Seuil, 2010) : le seul Arabe à cinquante kilomètres à la ronde, venu de la ville se remettre d’une dépression aux côtés de sa compagne, la coiffeuse du cru. Le prétexte pour lui faire sa fête, lui, survient quand « la vieille », la voisine de deux cocus bas du front, crie un jour au voleur alors qu’elle croit qu’un homme portant casquette est entré chez elle pour lui subtiliser cinquante euros. Il n’en faut en effet pas plus pour lancer la mécanique infernale conduisant à l’immolation de l’« étranger qui n’est pas du pays », comme on désignait naguère dans les campagnes françaises celui qui venait du village ou du canton voisin. Car, pour tous ceux qui dans ce bled vivront vieux leur vie de minables, c’est forcément lui. Who else ? Pourquoi déranger la gendarmerie ? Autant régler ça toute de suite et entre hommes...
Les rapports entre villes et campagnes inspirent désormais nombre de scientifiques. Ils sont au cœur d’Une violence éminemment contemporaine (Jean-Pierre Garnier, Agone, 2010), de La France périphérique (Christophe Guilluy, Flammarion, 2014), des ouvrages de Jérôme Fourquet ou, encore, de Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin de Benoît Coquard (La Découverte, 2019). Mais si les chercheurs en sciences sociales n’en discutent pas à tort et à travers, ce sont encore, comme bien souvent, les écrivains qui en parlent le mieux.
Ces rapports, qui de nos jours virent à l’opposition voire à la confrontation, se retrouvent ainsi dans de nombreux romans contemporains : celui, magistral, publié en 2021 chez Albin Michel par Mathieu Falcone, Campagne ; L’âme du fusil, qu’Elsa Marpeau a publié la même année dans « La Noire », de Gallimard. Avec Un Arabe, Oscar Coop-Phane s’inscrit dans cette belle lignée de romanciers prometteurs. Et si la façon avec laquelle il le fait le rapproche des médecins légistes, la langue dont il use, elle, lui ouvre la cour des Grands. ■
André Pierre.
Se distraire à en mourir