Il suffit de lire le tout premier chapitre de Mr. Mercedes (Albin Michel, 2015) pour s’en convaincre, Stephen King sait épouvanter ses lecteurs. Difficile, en effet, une fois arrivé aux deux dernières phrases de celui-ci – « Il eut le temps d’espérer que le bébé serait encore endormi. Puis il n’y eut plus de temps pour rien » -, de ne pas se sentir complètement bouleversé… Aussi, pour ceux qui en auraient douté, Stephen King est et bien un maître de l’horreur, sinon LE maître de l’horreur. Un constat qui devrait malheureusement donner du grain à moudre à ses détracteurs, c’est à dire tous ceux qui, voyant en lui un romancier d’autant plus mineur qu’il est populaire, lui dénient mordicus la qualité de grand écrivain, pour continuer d’encenser par ailleurs la ribambelle de cuistres qui nous les brisent menu avec leurs déjections intimistes.
Ceci posé, si Stephen King reste un virtuose de l’horreur, on aurait tort de croire qu’il se contente désormais de faire fructifier un certain talent pour terrifier son lecteur, que personne de sérieux n’ose lui contester. En effet, si Stephen King épouvante encore son lecteur, il le fait désormais sans recourir à la panoplie de bestioles et manifestations paranormales qui ont effectivement fait sa réputation et son succès à un moment donné : vampires, clowns maléfiques, fantômes, cimetières maudits et autres trucs malveillants. Il le fait, comme dans Mr. Mercedes, en rendant visible la puissance de dévastation de monstres infiniment plus terrifiants que tous ceux auxquels il a donné vie auparavant : nous autres humains.
Depuis Carrie (Gallimard, 1976), son tout premier roman, cette évolution est on ne peut plus notable. Il en est toutefois une autre qui mérite davantage d’être souligné. Mais encore faut-il, pour la percevoir, aller jeter un œil du côté de Joyland (Albin Michel, 2013) et, surtout, de son très récent Billy Summers (Albin Michel, 2022, 551 p).
Comme l’a justement noté Jacques Teissier (Mediapart, 1er mai 2014) : « Stephen King est tout à fait apte à susciter la terreur chez le lecteur s’il le décide, mais ce n’est plus son problème. Il se sait maintenant capable de jouer sur toute la palette des émotions humaines, ce qui est autrement plus intéressant pour un écrivain que de se centrer sur seulement deux d’entre elles : l’angoisse et la terreur. » Et, en la matière, Joyland est une illustration assez criante de cette volonté de faire naître d’autres sentiments que la seule peur. Émouvante virée dans le monde forain aux États-Unis, celui-ci est bien plus qu’un roman d’épouvante. C’est un roman tout court. Et même un très bon roman. Avec ce dernier, Stephen King, s’il ne peut s’empêcher de mêler un peu d’au-delà à l’histoire du jeune homme dont il raconte la jeunesse avec une certaine poésie, ne cherche plus à faire peur mais, plus sûrement, à susciter en nous, en taquinant des émotions ensevelies, un état émotionnel proche de la (bonne) nostalgie.
Avec Billy Summers, l’histoire d’un « gentil » tueur à gage – et apprenti écrivain –, Stephen King renonce cette fois à son habituel fatras fantastique et, ce faisant, accouche d’une œuvre se rapprochant du « grand roman américain » , terme utilisé en littérature pour désigner des romans décrivant la culture des États-Unis à un moment spécifique de leur histoire et faisant appel à une connaissance approfondie des conditions de vie, de la culture et des opinions des citoyens américains à une époque donnée. Un roman qui convaincra ceux qui en douteraient encore qu’il n’est plus seulement le « maître de l’épouvante » mais un Maître tout court.
André Pierre.
Stephen King, le Maître tout court