En proposant cette réflexion sur les conséquences de l’avènement de Donald Trump à la Maison Blanche, il me convient de faire acte d’humilité. Je n’ai jamais mis les pieds aux États-Unis et je fais toute confiance à l’ami Dominique Decherf pour me corriger, s’il y a lieu. Mais il me semble qu’il s’agit d’un événement de premier ordre, dont nous n’avons pas fini de mesurer les conséquences, y compris pour nous-mêmes. L’opinion française semble aujourd’hui comme interdite face à un personnage qu’elle considère comme inquiétant, capable de toutes les démesures et ses déclarations à l’emporte-pièce sur le Groenland, le canal de Panama et même le Canada promis à devenir le 51e État de l’Union n’ont pas arrangé les choses. De là à évoquer directement le nazisme, comme l’acteur Jacques Weber, préconisant d’écraser le monstre, il y a certes un pas supplémentaire de franchi, qui donne une idée du choc profond d’un parti progressiste tout simplement sonné.
C’est surtout sur l’aspect civilisationnel que je voudrais insister, sans sous-estimer le préalable de la crédibilité. Si les actes ne suivent pas à la mesure des promesses, l’étoile du nouveau président pâlira sans doute assez vite. On observera s’il est vraiment capable d’arrêter la guerre en Ukraine, comme il s’y est engagé. C’est son autorité morale, son aura, qui est en cause. À partir de là, on pourra envisager si cette incontestable victoire politique est significative d’un changement décisif pour l’Amérique profonde. La compétition s’est, il est vrai, d’abord jouée sur les difficultés économiques du pays, et les Démocrates ont perdu leur leadership sur les classes populaires. Mais ils ont été aussi très handicapés par leur culture élitiste, dénoncée comme d’extrême-gauche par les Républicains. Ainsi a été notamment démentie l’annonce d’un basculement inéluctable du pays vers la gauche, en raison du poids démographique des minorités. La mauvaise surprise pour le camp Kamala Harris a été le vote des Latinos et mêmes des afro-américains, manifestement hostiles à certaines orientations sociétales comme la promotion des transgenres jusque dans les activités sportives.
L’affirmation directe dans la déclaration d’investiture qu’il n’y a que deux sexes « homme et femme » est centrale. Elle va à l’encontre de toute une conception de la vie humaine et marque le refus absolu d’une évolution que d’aucuns considéraient comme inéluctable. S’agit-il, comme l’a suggéré Emmanuel Macron, d’une volonté réactionnaire, qui viendrait s’interposer contre toute la législation sociétale qui s’est emparée de l’Occident tout entier ? Très probablement, oui ! En ce cas, l’Amérique prendrait la tête d’un mouvement aux conséquences incalculables. Et cela, en dépit de tout ce qu’on nous annonçait, ne serait-ce qu’en référence à la dégénérescence nihiliste du pays, décrite par Emmanuel Todd(1).
Il est vrai que le regard de l’anthropologue sur les États-Unis est très pessimiste. Nous assistons, selon lui, à l’effondrement de la culture WASP, qui a marqué le pays depuis ses origines. Aussi bien dans un sens positif que négatif. Le négatif concernant par exemple un certain racisme qui a survécu longtemps à la fin de l’esclavage et de la discrimination contenue dans la loi. Le côté positif renvoyant à l’inspiration calviniste qui privilégiait la réussite économique comme signe de la grâce divine, conformément à la célèbre analyse de Max Weber.
Les statistiques donnent raison à Emmanuel Todd, au moins à propos de l’effondrement du protestantisme classique. L’essor des évangéliques ne saurait compenser la tendance, ne serait-ce qu’en raison de la rupture qu’il opère avec ce qu’il y avait d’impératif dans la tradition calviniste. La question que je me pose alors, avec toute la distance qui est la mienne par rapport aux réalités américaines, concerne la difficulté pour Donald Trump d’affronter cette dérive nihiliste, qui semble aller à l’encontre de son dessein de relèvement national.
On peut noter toutefois son choix de prendre comme vice-président le catholique James David Vance, dont le parcours personnel est particulièrement intéressant. Le récit qu’il a écrit de sa vie a même donné lieu à un film « Une ode américaine » qui pourrait s’inscrire dans le registre d’une véritable renaissance américaine. Issu d’une famille extrêmement pauvre, et même marquée par la toxicomanie, il a réussi une ascension sociale étonnante. Sa conversion au catholicisme est aussi significative d’une orientation intellectuelle, voire doctrinale qui n’est pas sans conséquence sur sa vision de la politique et de l’économie, dans une perspective thomiste. Il n’était pas évident qu’il se rallie au trumpisme, lui qui en avait été l’adversaire résolu. On peut noter aussi le virage de l’électorat catholique, traditionnellement démocrate, en faveur du nouveau président, alors que le catholicisme romain est resté stable démographiquement, à l’encontre du protestantisme (2).
Est-ce à dire que cette alliance suffit à caractériser le trumpisme du côté des valeurs civilisatrices ? Sûrement pas, puisque bien d’autres facteurs sont à prendre en compte. Dans Le Figaro du 25 janvier dernier, le philosophe japonais Osamu Nishitami revenait sur une tradition fondamentale des États-Unis que l’effacement protestant n’a nullement aboli. Toute l’histoire de la fédération tient dans la conquête commerciale de son espace : « C’est cette conversion de la terre et de toutes ses richesses en objet de propriété privée, en bien immobilier négociable et titrisable, qui caractérise l’Amérique. Le négoce de la terre-marchandise est le cœur de métier des promoteurs immobiliers et l’on comprend dès lors pourquoi une fois devenu président M. Trump appelle l’Amérique à s’approprier des terres nouvelles et à forer, forer, forer son sol sans relâche. » Promoteur immobilier, le président américain administrera d’abord son pays comme un chef d’entreprise, sans doute avec les inconvénients et les avantages qui en résultent. Conquérant, Donald Trump n’en est pas moins sensible au coût humain des entreprises guerrières. Il l’a prouvé lors de son premier mandat, refusant de poursuivre les aventures coûteuses de ses prédécesseurs. Aujourd’hui, il a la ferme intention de mettre fin à la guerre en Ukraine.
Le dernier aspect frappant du trumpisme concerne le ralliement qu’il a obtenu d’un personnage aussi emblématique que Elon Musk, qui se fait entendre tous les jours. On peut lui associer le nom de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook. Serait-ce que la Réaction se trouve associée à l’hypermodernisme, celui de la Silicon Valley et de la révolution qui a dépossédé les médias de leurs puissantes influences ? Voilà qui rentre dans l’étonnante équation d’une investiture qui n’a pas fini de nous étonner.
(1) J.D. Vance, Hillbilly elegy, Le livre de poche.
(2) Emmanuel Todd, La défaite de l’Occident, Gallimard.
Sur le phénomène Donald Trump