L’essai que publie François Huguenin sous le titre Le Je et le Nous sur l’histoire de la pensée politique ne saurait nous étonner, tant il correspond à une vocation affirmée de longue date. Plus que familier, passionné par son sujet, il devait parvenir un jour à formuler cette synthèse qui rendra service aux étudiants en sciences politiques tout en apportant son éclairage sur nos préoccupations essentielles, même s’il prend toute la distance pour ménager au débat d’idées leur espace singulier. Il est hors de question d’opérer une recension satisfaisante d’une telle somme de savoir. Tout juste, peut-on énoncer ses grandes lignes, la plus évidente étant la distinction entre pensée classique et pensée moderne, qu’il condense dans sa conclusion : « Parce que la belle construction de la pensée politique classique semblait trop idéaliste et éloignée de la manière dont l’homme se comportait en société, la modernité a choisi de diminuer le degré d’exigence de la visée politique, en troquant le souci du bien commun pour celui de la conservation ou de la liberté des individus. »
S’il fallait marquer une préférence, c’est au premier des chapitres de l’ouvrage que je m’attacherais, tant cette attention portée aux procès des figures inaugurales de notre civilisation nous place d’emblée au cœur de l’énigme de notre humanité : « Que ce fut celui du personnage mythique le plus célèbre de la tragédie grecque (Antigone), celui du premier philosophe (Socrate), ou celui de Jésus que les chrétiens considèrent comme Dieu fait homme, chaque procès a abouti à une condamnation en grande part prononcée pour des raisons d’atteinte à l’ordre de la cité. » Les contradictions entre les nécessités du bien public et les résistances de la liberté personnelle apparaîtront avec une force indépassable avant même que les philosophes s’emparent de la problématique de l’opposition du Je et du Nous dans la cité.
Mais la lecture de François Huguenin ne saurait nous retrancher de nos soucis les plus actuels, car c’est lui-même qui nous sollicite en insistant sur la crise contemporaine, caractérisée par les errances du progressisme. Autant il considère que la posture réactionnaire d’un Bonald se révèle une impasse, autant il estime qu’à l’exemple d’une Hannah Arendt et d’un Léo Strauss, il conviendrait d’en revenir aux classiques d’avant la rupture de la modernité, sans toutefois oublier ce que celle-ci a imposé en fait de revendication de la liberté.
« Nous sommes donc arrivés à la croisée des chemins. Pour survivre, la modernité a un choix à faire : soit, au nom de son intuition de départ qui était de refonder une pensée politique nouvelle ex nihilo, en prenant acte de la rupture absolue avec la tradition classique, continuer une course devenue folle qui l’a conduit au désastre de ne plus savoir penser ni le Nous, ni le Je. » Voilà qui me ramène à l’analyse esquissée dans mes deux précédentes chroniques, notamment à propos du phénomène trumpiste et de la réaction intellectuelle d’un J. D. Vance, lequel se réclame de l’augustinisme politique. Car c’est bien aux folies wokistes et plus généralement à « la dérive progressiste de la modernité » que s’oppose tout ce courant antilibéral et intégraliste propre aux États-Unis.
François Huguenin, en consacrant un chapitre à saint Augustin nous invite à réfléchir à l’usage que fait le courant américain de l’auteur de La Cité de Dieu. Même s’il convient d’examiner avec soin la nature de cet augustinisme politique, il importe de revenir à la pensée authentique d’Augustin, à l’encontre de la déformation que lui a fait subir le Moyen Âge. Le Père de Lubac, dans une étude prémonitoire (avant la guerre) avait montré comment il convenait de distinguer Augustin de toute forme de théocratisme. Et l’on attend un ouvrage décisif de Jean-Marie Salamito pour opérer toutes les distinctions nécessaires, celles qui maintiennent notamment l’autonomie du politique. L’évêque d’Hippone avait une réelle admiration pour l’empire romain même s’il ne croyait nullement à sa perpétuité. « Augustin, écrit François Huguenin, propose une définition de la cité qui n’est pas morale, encore moins religieuse. Pour lui, il y a cité, il y a un Nous politique lorsque les Je sont liés par un amour commun, dans la concorde. » J. D. Vance en se réclamant d’une « démocratie autoritaire et charismatique, dont le chef doit se définir comme catholique et chrétien », ne tirerait-il pas Augustin au-delà de la nette séparation entre le politique et le religieux ? La question est pour le moins à examiner, même si La cité de Dieu dans sa vision eschatologique invite la cité terrestre à considérer les choses d’en haut. Le peuple romain est bien un peuple : « Peuple d’autant meilleur qu’il s’entend sur des choses meilleures, d’autant plus exécrable qu’il est d’accord sur des choses exécrables. Selon cette définition, qui est la nôtre, le peuple romain, sans aucun doute, est un peuple et sa chose, une république. » (La Cité de Dieu)
Précisément, cette notion de peuple ne peut manquer de nous interroger aujourd’hui sur ce qui le constitue et nous renvoie à la notion aristotélicienne d’amitié. Si pour Aristote, la nature de l’homme est foncièrement politique (sociale au sens fort), elle ne peut se concevoir sans une unité politique supérieure. Au-delà de la cité grecque, la nation telle qu’elle s’est affirmée au cours des siècles, au point d’aboutir au siècle des nationalités (le XIXe siècle) est-elle toujours le cadre qui s’impose dans l’organisation du monde ? En dépit du mondialisme qui prétendait le dépasser, sinon l’annihiler, la nation est revenue en force ces dernières années. En dépit des échanges mondiaux qui vont à l’encontre de toute autarcie, il apparaît que le protectionnisme revient en force, rendant chimérique un libéralisme absolu.
Une telle remarque s’inscrit en marge de l’essai de François Huguenin, mais elle s’impose pour peu que la pensée rejoigne le réel contemporain. Un réel que l’auteur aborde résolument lorsqu’il traite des « avatars du progressisme », la théorie du genre, l’antispécisme ou la pensée woke… À ce propos le jugement est d’autant plus sévère qu’il ne se contente pas de désigner des pathologies partielles mais un mouvement général qui entraine toute la modernité à l’abîme : « Comment sauver la modernité de sa fuite en avant, dans un progressisme aussi inarrêtable et insensé que la course d’une malheureuse poule qui court encore après qu’on lui a coupé la tête. » Face à un tel pessimisme, le théoricien entend recourir aux ressources dont la pensée politique dispose pour se revitaliser et se stabiliser. Mais le théoricien peut-il contrer le cours du temps ? Ernest Renan prônait déjà « une réforme intellectuelle et morale » qui recouvre toute son urgence.
Encore faut-il qu’elle s’appuie sur des forces en mouvement capables de s’opposer aux forces dissolvantes. En tant que chrétien, François Huguenin met une partie de ses espoirs dans la lucidité d’un magistère catholique qui a su dépasser son attitude réactive du XIXe siècle pour accorder le dynamisme de la liberté à la sauvegarde des biens fondamentaux. L’exemple américain ne montre-t-il pas même au travers de ses excès, qu’il s’agit d’un choix décisif qui s’impose à nous ? ■
►François Huguenin, Le Je et le Nous. Une histoire de la pensé politique des origines à nos jours, Les Éditions du Cerf, septembre 2025.
Sur une synthèse de la pensée politique