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Royaliste n°1295 du 26 février 2025

Suzanne Valadon, une artiste à part

Les Formes

mercredi 26 février 2025

Suzanne Valadon a manifesté une grande liberté, dans sa vie comme dans son art, dans sa manière de peindre comme dans ses sujets, à l’écart des courants dominants de son époque.

Le Centre Pompidou consacre une importante monographie à Suzanne Valadon (1865-1938). Elle comporte près de 200 œuvres, réparties en cinq sections thématiques. Après le Centre Pompidou-Metz, le Musée ces Beaux-Arts de Nantes et le Museu Nacional d’Art de Catalunya, l’exposition de Paris est enrichie de nouveaux prêts, d’archives inédites et de nombreux dessins. Elle retrace un itinéraire unique, depuis les débuts de Valadon comme modèle favorite du tout-Montmartre, jusqu’à sa reconnaissance artistique, intervenue très tôt, par ses pairs et la critique. Nathalie Ernoult, co-commissaire de l’exposition, précise : « Nous avons choisi pour l’édition parisienne d’axer l’exposition selon deux thèmes principaux, le portrait et le nu ».

Marie Clémentine Valadon est née à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne), mais elle a grandi à Montmartre, avec sa mère blanchisseuse. Son destin est celui d’une jeune fille de la classe ouvrière devenue artiste. En 1880, à 15 ans, elle supporte mal l’autorité et change de métier « comme de chemise ». Elle a fréquenté le monde du cirque et débute en posant pour Puvis de Chavanne, puis devient le modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Henner… Elle se forme en autodidacte, en observant les artistes du Montmartre bohême pour lesquels elle pose sous le nom de Maria. Elle dessine dès qu’elle le peut. Toulouse-Lautrec, le premier, remarque ses talents : « Il faut montrer ça à Degas ! » Le trait est sûr, sans concession ni détail superflu. Valadon crée « non pour faire de beaux dessins pour être encadrés, mais de bons dessins pour surprendre un instant de vie, en mouvement ». Un programme qui annonce sa peinture. Degas lui enseigne la technique de la gravure (le vernis mou) et lui présente des personnalités du monde l’art. L’artiste a du tempérament. Elle se choisit comme prénom Suzanne, surnom donné par Toulouse-Lautrec, en référence à l’épisode biblique issu du Livre de Daniel.

Pour Valadon, l’évolution consiste à passer de l’autre côté du chevalet, de se métamorphoser en une artiste reconnue. Maria devient Suzanne. Dorénavant, elle manie pinceaux et crayons. En 1892, elle se lance dans la peinture et réalise autoportraits et portraits sans concession de sa mère, de son fils Maurice Utrillo, de son mari André Utter, de sa sœur ou sa nièce. La notoriété venant dans les années 1920, elle peint des portraits de ses amis du monde de l’art ou de membres de la bonne société. Certains visages ne sont pas toujours très expressifs, réduits à quelques traits essentiels. Les contours sont très marqués et le dessin très apparent, parfois trop visible. Présente au début de l’exposition et sur l’affiche, La Chambre Bleue est un des tableaux les plus aboutis. La toile n’est ni un nu – le modèle, la clope au bec, est habillé – ni un portrait. Elle échappe à toute classification. Elle reprend les codes traditionnels de la Vénus des maîtres de la Renaissance mais, ici, « l’odalisque » est habillée. La femme s’affranchit des conventions sociales, à l’image de l’artiste qui déjoue les codes conventionnels. Caractéristique que l’on retrouve dans ses nus.

Une autre vision du nu. - Après avoir posé nue, c’est au tour de Valadon de peindre des nus, thème longtemps réservé aux hommes. Des nus féminins et, suprême audace, des nus masculins. Ses compositions procèdent sans doute de son expérience de modèle. Mais elle fait un pied de nez à l’histoire de l’art, inverse les rôles. Suzanne Valadon porte un regard féminin sur le nu et la liberté avec laquelle elle s’exprime est nouvelle. Ses nus féminins ne sont pas forcément désirables. L’artiste veut évidemment exprimer une vérité, sans concession. Vu le nombre de toiles retenues sur ce thème, le visiteur peut éprouver un sentiment de saturation. D’autant que les toiles sont inégalement abouties. Malgré un traitement fauve, les carnations paraissent parfois plus ébauchées qu’accomplies. Valadon est peut-être la première femme à peindre un nu masculin en grand format. Curieusement, autant ses nus féminins sont exempts de toute idéalisation, autant ses nus masculins – il est vrai plus rares – témoignent d’un esthétisme affirmé. C’est vrai dans les dessins (Utter nu ou le ravissant Maurice Utrillo enfant), et plus encore dans les toiles de grand format que sont Adam et Eve et, surtout, Le Lancement du filet. Ici, l’esthétique l’emporte sur la vérité.

Les paysages de Suzanne Valadon sont rares et il y a au Centre Pompidou quelques surprises heureuses. Quant elle s’intéresse au plein air, c’est à l’occasion de ses villégiatures estivales ou aux alentours de son château de Saint-Bernard dans l’Ain, où elle réside dans les années 1920-1930 avec André Utter et Maurice Utrillo. Qu’il s’agisse de Saint-Bernard ou du Jardin de la rue Cortot – où elle a vécu et qui est aujourd’hui le musée de Montmartre – il y flotte comme une légèreté, voire une sérénité, absentes du reste de son œuvre. Cette monographie s’inscrit dans une démarche engagée par le Centre Pompidou pour approfondir l’étude et la connaissance du travail et de l’œuvre d’artistes femmes. Oublions l’air du temps et regardons les œuvres pour elles-mêmes. Valadon ne souhaitait pas être considérée comme une « femme artiste », terme qui pouvait sembler péjoratif à son époque. Elle fut pleinement une artiste. ■

Alain Solari.

Suzanne Valadon, Paris, Centre Pompidou, jusqu’au 26 mai 2025.