Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > Les Lettres et les Formes > Tombée du ciel

Royaliste n°1304 du 2 juillet 2025

Tombée du ciel

Les Lettres et les Formes

mercredi 2 juillet 2025

Chloé Cruchaudet

Céleste (t.1 : « Bien sûr, Monsieur Proust » ; t.2 : « Il est temps, Monsieur Proust ») par Chloé Cruchaudet, Éditions Soleil, 2023.

Monsieur Proust, par Céleste Albaret, souvenirs recueillis par Georges Belmont, Robert Laffont, 2022.

« Derrière chaque grand homme se cache une femme ». C’est, sans qu’on en soit vraiment certain, ce qu’aurait déclaré « le Diable boiteux », aussi connu sous le nom de Talleyrand (1754-1838). Et, à bien y réfléchir, s’il est bien de lui, ce ne serait sans doute pas là le plus mauvais de ses bons mots. En effet, dans l’ombre de ces messieurs, s’activent souvent des dames : une épouse, une sœur, une mère, une maîtresse ou, dans le cas de Marcel Proust (1871-1922), une servante dévouée nommée Céleste Albaret (1891-1984).

Celui qui, avec Louis-Ferdinand Céline, est certainement le plus grand des écrivains français du XXe siècle, aurait-il pu venir à bout de son livre sans sa Céleste ? Une chose est sûre, de Jean-Yves Tadié (Marcel Proust I & II, Gallimard, coll. « Folio », 1520 p) à Antoine Compagnon (Proust entre deux siècles, Seuil, 2013, 320 p), en passant Laure Murat (Proust, roman familial, Robert Laffont, 2023, 256 p), il n’est pas un proustien sérieux pour prétendre le contraire. Sans elle – son mari Odilon et sa sœur Marie -, c’est l’évidence même, l’auteur de la Recherche, faute d’achever son œuvre, serait peut-être resté dans les mémoires un plumitif du Figaro parmi d’autres ayant commis un recueil de nouvelles à faible tirage (Les Plaisirs et les jours, Calmann-Lévy, 1896) et des pastiches remarqués. En quoi l’existence de Céleste Albaret fût-elle décisive dans celle de Proust ? Il faut sans doute, pour le mesurer, lire les souvenirs de cette dernière, recueillis par le journaliste Georges Belmont, et publiés par les éditions Robert Laffont en 1973. Pendant cinquante années, celle-ci refusa de les livrer, estimant qu’ils ne concernaient qu’elle et « Monsieur Proust ». Mais à quatre-vingt-deux ans, elle a changé d’avis. Pourquoi ? Parce que, nous explique Belmont en introduction de l’ouvrage, « elle a jugé que d’autres, moins scrupuleux, avaient trop trahi Marcel Proust soit faute de disposer de ses ressources de vérité, soit excès d’ingéniosité ou tentation d’échafauder en thèses leurs petites hypothèses ‘’intéressantes’’ (ou intéressées) ».

Au bout du compte, Céleste Albaret s’est donc livrée. Mais c’est à un confident loin de lui être acquis au départ qu’elle a dû tout dire. En effet, Belmont le précise d’emblée, il n’aurait certainement « pas accepté de [se] faire l’écho de Mme Albaret si, après quelques semaines – sur les cinq mois que durèrent [leurs] entretiens -, [il n’avait] pas été convaincu de l’exactitude absolue de sa franchise ». Légitimement méfiant à l’égard de souvenirs vieux de cinquante ans, celui-ci a en effet cuisiné son interlocutrice. « Revenant parfois à sept ou huit reprises sur tel ou tel point, par des biais différents ou par surprise », il a bien tenté de la coincer mais n’a « jamais pu relever une contradiction ».

Que ressort-t-il de ce témoignage ? Que Céleste Albaret, loin d’être une gouvernante classique, était, sinon une muse, un accélérateur de particules pour l’écrivain, à tout le moins sa confidente. Certes, elle satisfaisait à tous ses caprices, veillait à ce que le moindre de ses désirs (matériels) soit exaucé et protégeait Proust des importuns, dont ce « faux moine » (André Gide) qui avait refusé Du côté de chez Swann pour Gallimard sans même en lire le manuscrit. Mais pas que. A chaque fois qu’il sortait pour « moissonner » des personnages (« Ce qui l’intéressait chez les gens – du moins pendant tout le temps où je l’ai connu -, c’est l’analyse de ce qu’ils pouvaient représenter pour son livre »), glaner des détails pour « orner sa cathédrale », Proust, en rentrant, lui confiait tout ce qu’il avait vu et entendu et, ce faisant, décantait et mémorisait vraisemblablement, en lui en faisant le récit oral, celui qu’il ferait plus tard à l’écrit.

Ces souvenirs de la femme derrière le grand écrivain que fut Marcel Proust, une dessinatrice talentueuse, Chloé Cruchaudet, les a mis en dessins avec une délicatesse émouvante. L’essentiel des dix années durant lesquelles Céleste a servi « Monsieur Proust » s’y trouve et constitue une belle antichambre pour ceux qui, par crainte de s’y noyer, repousse le moment de son plonger dans l’océan d’émotions que constituent la Recherche. ■

André Pierre.

Portfolio