La disparition de Pierre Nora inviterait à l’hommage à l’égard d’une personnalité qui a honoré, au plus haut point, la culture française contemporaine. Je m’en suis déjà expliqué à l’occasion de la publication de ses deux derniers ouvrages, que j’avais particulièrement goûtés (1). Mais la trace qu’il laissera dans l’histoire de la pensée mettra aussi en évidence la catastrophe qui s’est produite et dont il avait pressenti le développement dès la fin du XXe siècle. Autant la chute du mur de Berlin avait permis la possibilité d’un vrai débat (ce nom qu’il avait retenu pour la revue qu’il avait fondée avec Marcel Gauchet), autant ce qui allait se produire par la suite marquerait le chant du cygne de cette période d’équilibre (2).
Pierre Nora analysait les causes précises de ce tournant : « Que s’était-il passé ? Un basculement interne et une dénivellation intérieure à notre culture nationale. » Et d’ajouter : « On ne dira jamais assez quel ferment ont représenté, pour toutes les formes de créativité intellectuelle et scientifique, ces disciplines apparemment inutiles, la littérature, l’histoire, le latin, le grec. Comment ne pas faire le lien entre la disparition de l’enseignement littéraire classique et l’éclipse des disciplines des sciences humaines, comme si chacune était rentrée chez elle et n’intéressait plus que les spécialistes de l’ethnologie, de la linguistique générale, de la sociologie réduite à Bourdieu et même de la critique littéraire devenue, en des rares ténors, pratiquement impubliable. » Certes, l’historien des lieux de mémoire et l’éditeur des Trente glorieuses de sa discipline, n’abordait pas de front ce qui se réclame aujourd’hui de la culture woke ou de la cancel culture, mais le basculement qu’il observait se rapportait directement à ce que nos universitaires les plus conscients dénoncent dans une idéologie qui produit « une formidable régression de la rationalité au point de faire le lit du pire obscurantisme ».
Ils sont ainsi 26 universitaires à s’insurger, avec les arguments les plus probants, contre une folie, qui après s’être emparée du continent nord-américain a fini par déferler sur le nôtre. Mais l’ouvrage commun qu’ils ont réalisé a commencé par se heurter à une entreprise de censure, qui a tenté d’empêcher les Presses universitaires de France de l’éditer. Face à une campagne de diffamation, l’éditeur a retardé la parution « pour prendre le temps de défaire les amalgames et de rétablir la vérité des faits, dans l’attente d’un retour à la sérénité ». Je mets en doute, personnellement, ce retour à la sérénité, auquel s’oppose la nature même de ce wokisme défini par Emmanuelle Hénin comme totalitaire « parce qu’il regarde tous les phénomènes humains à travers une grille militante qui les violente en les réduisant de force à des enjeux de pouvoir et à un manichéisme débilitant ».
La simple violence qui s’est déclaré à la perspective de voir publié un tel livre est déjà significative du climat moral qu’engendre le wokisme. Toute opposition lui est insupportable et suscite, de la part de ses affidés, des manœuvres pour l’interdire. Caroline Eliacheff et Céline Masson savent ce qu’il en coûte d’exposer leurs idées sur la transidentité, une cause chère au wokisme. Chacune de leurs interventions provoque une avalanche d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux, et parfois on leur interdit la parole en milieu universitaire. Et ce climat totalitaire est diffusé à l’échelle internationale. Emmanuelle Hénin explique ainsi : « Il est soutenu par l’ensemble des instances occidentales, de l’ONU à l’UE jusqu’aux institutions culturelles et organismes de pilotage de la recherche, CNRS en tête, de sorte que les universités et grandes écoles s’empressent de s’aligner sur ce nouveau credo. »
Inutile d’indiquer le lien de l’idéologie avec l’engagement politique. Judith Butler, qui a une responsabilité importante dans la promotion de la théorie du gender, n’hésite pas à affirmer que « le Hamas et le Hezbollah sont des mouvements sociaux progressistes et que l’attaque du 7 octobre n’était ni une attaque terroriste ni une attaque antisémite ». Mais on doit tout attendre de ce courant que Pierre-André Taguieff caractérise par « la préciosité, l’ésotérisme et le prophétisme, dans le sillage de Martin Heidegger, revu et aggravé avec pédantisme par Jacques Derrida ». Encore la référence à de tels inspirateurs ne saurait cacher la dénivellation qui s’est produite et aboutit à de telles absurdité dans un combat qui se veut décisif dans la transformation du monde.
La multiplicité des intervenants pour cette analyse d’un obscurantisme, qui se réclame pourtant de toutes les garanties intellectuelles, nous permet de comprendre l’étendue de l’offensive qui entend se dresser contre toutes les discriminations et a pris une tournure accrue, avec la désignation d’un bouc-émissaire, qui aurait beaucoup intéressé René Girard.
Le concept d’intersectionnalité est particulièrement significatif de la désignation d’une cause unique aux discriminations. Car il existerait un système de domination général. Guylaine Chevrier le montre à partir de l’argumentaire du néoféminisme : « Lorsque l’on serait femme, noire, musulmane, etc., on serait ainsi l’objet de plusieurs formes de dominations et de discriminations, à caractère intersectionnel, en même temps. L’offense ressentie suffirait à faire un dominé, comme expression d’un préjudice. Ainsi le projet néoféministe serait celui d’une société multiculturelle, multiethnique et multisexuée, contre l’ordre dominant établi. »
Il en ressort que le coupable de tous les maux est le mâle blanc, hétérosexuel, qui s’inscrit dans toute une histoire dominée par l’esclavage, l’exploitation des noirs, le colonialisme et qui poursuit toujours les mêmes ravages, comme on s’en aperçoit avec la situation des immigrés chez nous. Cette simplification outrancière ne saurait provoquer de simplification contraire. Cela ne ferait qu’alimenter une guerre, à la plus grande satisfaction des extrémistes. En ce sens, faut-il se féliciter de la façon dont Donald Trump entend trancher la question du wokisme, en s’en prenant violemment aux universités américaines les plus engagées idéologiquement ? Sans doute cela correspond-il à un degré d’exaspération d’une opinion publique qui ne supporte plus les engagements des plus radicaux et qui a soutenu le leader républicain dans sa conquête du pouvoir. Jean-Noël Barrot, notre ministre des Affaires étrangères, s’est dit prêt à accueillir en France les étudiants refusés désormais aux États-Unis. On souhaite simplement que ces étudiants ne retrouveront pas chez nous les mêmes caractéristiques militantes qu’à Harvard. Car s’il peut y avoir péril dans un contre wokisme qui reproduirait ses défauts par contagion mimétique, il n’en reste pas moins que Marcel Gauchet peut parler, non sans raison, de « l’effondrement intellectuel du monde occidental ».
(1) Voir Royaliste n° 1208 du 29 mars 2021 et n° 1240 du 26 septembre 2022. (2) Voir Royaliste n° 1194 du 14 septembre 2020.
Un effondrement intellectuel