Tous les deux ans, le Centre National du Livre (CNL) publie une étude disséquant les rapports entre « Les Français et la lecture ». Il ressort de la dernière d’entre elles, parue le 8 avril 2025, que les Français, toutes classes d’âge confondues, lisent de moins en moins. Il apparaît, aussi, que les lecteurs, notamment les « grands » (plus de 20 livres par an, un peu moins de 25 % de la population française), le sont généralement parce que leurs parents ou grands-parents, eux-mêmes lecteurs, leur ont transmis le besoin de lire des romans pour s’évader ainsi que des ouvrages pour acquérir ou approfondir leurs connaissances. A s’en tenir à cette analyse et aux commentaires de spécialistes qui l’ont suivie, ce n’est donc pas l’école – au sens large - qui suscite les vocations de lecteurs. Pour certains, elle est même ce qui détournerait le plus sûrement les enfants de la littérature. Et, par conséquent, de la littérature américaine.
Est-ce le cas ? Une chose est sûre, ce n’est pas en usant ses bancs que l’on se précipitera plus tard en librairie ou à la bibliothèque municipale pour emprunter les recueils d’Histoires extraordinaires (1832-1842) d’Edgar Allan Poe ou Les Aventures de Tom Sawyer (1876) de Mark Twain. Si les professeurs de français au collège et au lycée, en raison des programmes scolaires, imposent à leurs élèves l’étude d’œuvres littéraires, celles-ci sont la plupart du temps celles d’écrivains francophones, parfois européens et, plus rarement, américains. Autrement dit, ils privilégient, malgré la neurasthénie collective et le rejet que leur étude provoquent chez beaucoup, d’infliger la lecture intégrale du Cid (1637) de Corneille ou de À l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque (1928). Et continuent mécaniquement de le faire d’une année sur l’autre, même s’ils remarquent que ne se dément jamais un certain engouement pour La Perle (John Steinbeck, 1947) ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (Harper Lee, 1960), lorsqu’ils les donnent à lire à leurs élèves.
Une pléiade de talents. - Si ce n’est sans doute pas avec les prescriptions scolaires françaises que l’on découvrira la richesse de la littérature américaine, comment dès lors aborder ses rivages ? Pour le lecteur qui souhaiterait vraiment s’y frotter, il y a, on l’a déjà évoqué dans ces colonnes, les seize numéros de l’excellente revue America, parus entre 2017 et 2020. Ses excellents dossiers thématiques comme ses grands entretiens avec des écrivains américains contemporains ouvrent aujourd’hui encore les portes des lettres américaines au néophyte désireux de s’en étourdir. Il existe aussi, depuis peu, en bande-dessinée et en deux tomes, une excellente Histoire de la littérature américaine (Les Arènes BD, 2024).
Intitulée Il était une fois l’Amérique, cette histoire commence assez classiquement en 1620, avec l’arrivée des pèlerins du Mayflower dans ce que l’on appelait alors « le Nouveau monde », et s’arrête à l’orée des années 1990. On y croise des noms aussi connus que ceux de Herman Melville (Moby Dick, 1851), de Jack London (L’appel de la forêt, 1903), de Henry David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois, 1854), de Henry Miller (La Crucifixion en rose, 1949-1960), d’Ernest Hemingway (Pour qui sonne le glas, 1948), de William Faulkner (Le bruit et la fureur, 1938), de Jack Kerouac (Sur la route, 1957), de Dashiell Hammett (Le Faucon maltais, 1930). On y trouve aussi des oppositions a priori structurantes : le Sud et le Nord, la Grande Ville (New York ou Chicago) et la nature bienfaitrice ou inquiétante du Hillbilly (« péquenot ») et de son cousin Redneck (un plouc à la nuque rougie par le soleil), la côte Est et la Côte Ouest, les riches et les pauvres. On y rencontre encore des thèmes récurrents dans les romans américains tels que les grands espaces, l’extermination des Natifs à la suite des guerres indiennes, Dieu, l’esclavage des Noirs et, surtout, l’éthylisme, véritable fléau dont la Prohibition (1919-1933) n’est pas venue à bout et qui, par ailleurs, n’épargne nullement les représentants de la littérature américaine. Car ce qu’il ressort particulièrement de la lecture de cette BD, c’est que les auteurs yankees, ont un sérieux problème avec l’alcool. En effet, du moins si l’on s’en tient aux vingt écrivains présentés (dix-huit hommes et deux femmes, Emily Dickinson et Flavery O’Connor), la très grande majorité étaient alcooliques, quand ils ne sont pas tout simplement morts d’avoir trop bu.
En dehors de cela, tout l’intérêt de cette BD est d’illustrer la dette de la littérature américaine à l’égard de sa devancière européenne mais aussi ce que la littérature que l’on dit « noire », au niveau planétaire, doit à l’Amérique. Y aurait-il eu l’archétype du détective privé so british (le Sherlock Holmes de Conan Doyle) sans l’Auguste Dupin de Double assassinat dans la rue Morgue (1841) d’Edgar Allan Poe ? Boris Vian aurait-il écrit J’irai cracher sur vos tombes (1959) sans l’œuvre de Dashiell Hammett ? Pas sûr. Vivement un troisième tome qui, on peut l’espérer, saura se consacrer aux grands écrivains américains contemporains tels que Ayn Rand, Philip Roth, Harper Lee, Bret Easton Ellis, Toni Morrison, Stephen King, Tom Wolfe, Lionel Shriver, Jim Harrisson et, bien sûr, le génial Charles Bukowski. ■
André Pierre.
► Catherine Mory, Jean-Baptiste Hostache, Olivier Gallmeister et François Guérif, Il était une fois l’Amérique. Une histoire de la littérature américaine (t.1 : le XIXe siècle ; t.2 : le XXe siècle), Les Arènes BD, 2024
Vol au-dessus d’un nid d’écrivain