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Royaliste n°1303 du 18 juin 2025

Voyage au cœur de l’Union européenne

Les Formes

mercredi 18 juin 2025

Une affaire de principe, film franco-belge d’Antoine Raimbault.

En 2012 à Bruxelles, un commissaire européen à la santé, rapporteur de la directive sur les paquets de cigarettes neutres, est brutalement remercié par José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, pour une affaire de rendez-vous non déclaré dans son agenda parlementaire.

Bien qu’adversaire politique du commissaire incriminé John Dalli, José Bové, alors parlementaire européen pour Les Verts, flairant une histoire douteuse, monte immédiatement au créneau et décide, avec sa petite équipe, de mener l’enquête. Ce film, tiré d’une affaire tout ce qu’il y a de plus véridique, nous offre, sous la forme d’un « thriller de bureau » selon les mots de son réalisateur Antoine Raimbault, un voyage fort instructif dans les dédales et arcanes du pouvoir technocratique de la Commission européenne en scannant les nombreux mécanismes subtils et complexes du fonctionnement de celle-ci.

Les intrigues de la Commission européenne ont tout pour être peu attirantes. Pourtant, Antoine Raimbault réussi le petit tour de force de rendre l’enquête et ses rebondissements assez passionnants. Les différents personnages ne rencontrent pas leurs sources dans des parking sombres, ne se font pas pourchasser par des tueurs dans les rues de Bruxelles. Leurs armes ce sont des conférences de presse, Internet, un smartphone qui recueille une confession, une imprimante qui sort un mail capital… Contrastant avec un décor lisse et feutré, peuplé de figurants uniformisés, José Bové, moustache et veste de velours, et ses deux acolytes, jean baskets et sac à dos Quechua, apparaissent comme une équipe de Pieds nickelés , dont l’efficacité sera redoutable.

Ce film a pour qualité première de rendre compréhensible un dossier très complexe et sophistiqué d’une corruption élaboré dans le plus grand secret des bureaux et couloirs, innombrables, du Parlement européen et de la Commission européenne, au fonctionnement savamment opaque en filmant ces espaces pour souligner le gigantisme et la dépersonnalisation d’institutions tentaculaires, au fonctionnement peu accessible. Il utilise au mieux la géographie des lieux à Bruxelles pour condenser son récit avec des scènes clés aux dialogues particulièrement ciselés. Si l’histoire peut parfois être difficile à comprendre compte tenu de la somme importante d’informations données, elle rend bien compte aussi de la difficulté pour des élus intègres pour comprendre une langue et des mécanismes dont l’obscurité se révèlent être des freins conséquents à l’exercice des valeurs démocratiques. Pour José Bové, fumeur de pipe, cette enquête est une affaire de principe, plus qu’un combat contre les géants du tabac. Ce qui compte, pour lui c’est « la démocratie, le respect et la règle et du droit, au plus haut sommet des institutions européennes ».

L’univers glacial de la Commission. - Car « ce qui se passe à Bruxelles reste à Bruxelles » comme on a pu s’en rendre compte ces dernières années avec le Qatargate et le SMSGate. On y a découvert comment les plus hautes sphères de la technocratie européenne se soumettent depuis des décennies au pouvoir sonnant et trébuchant de certains lobbies, comme celui de l’industrie du tabac et de BigPharma ainsi qu’à la pratique du softpower armé de valises bien garnies... L’investigation menée par José Bové et ses collaborateurs éclaire efficacement ces phénomènes et, de ce point de vue, le film est très solidement documenté.

Le ton est didactique, privilégiant les mots à l’image, avec une mise en scène sans fioriture qui dépeint bien l’atmosphère froide et technocratique qui domine ces instances européennes. Afin d’alléger cette ambiance pesante, le réalisateur utilise parfois l’ironie, mais ses personnages sont trop sages, hormis notre « Astérix » Bové à la moustache frémissante, campé avec un mélange de passion et froideur par un Bouli Lanners, qui résiste encore et toujours. Ses assistants, Thomas VDB et Céleste Brunnquel, ne déméritent pas mais leurs rôles sont un peu trop convenus et ne sortent que peu de leur rail d’enquêteurs acharnés.

On ne peut s’empêcher de penser à l’excellent film de Costa-Gavras, Adults in the Room (2019) à propos de la crise grecque en 2015, qui avait lui aussi contribué à effectuer un indispensable décryptage politique en partant également d’une histoire vraie. Les choix de mise en scène de ce cinéaste incontournable en matière de traitement politique sont d’ailleurs une source d’inspiration pour Antoine Raimbault à qui il manque peut-être cette dimension réellement politique que le réalisateur de « Z » savait savamment distiller dans ces œuvres. En effet, Une affaire de principe s’attache à montrer, en conclusion, que les institutions européennes, quand leur bon fonctionnement est assuré par des « preux Chevaliers », savent garantir l’intérêt général contre les intérêts financiers des lobbies, alors que, instruits par les affaires récentes évoquées plus haut, nous sommes quand même fondés à nous interroger sur un vice systémique probable de conception desdites institutions rendant illusoire la capacité de celles-ci à réellement œuvrer pour le bien commun.

Malgré cela, on a un film plutôt bien fait, bien interprété, bien mené, qui n’a certes pas fait un « tabac » (désolé…) mais mérite quand même le détour… ■

Loïc de Bentzmann.

Une affaire de principe , film franco-belge d’Antoine Raimbault, avec Bouli Lanners, Thomas VDB, Céleste Brunnquell – mai 2024 – Disponible sur MyCanal et les plateformes VOD.