Le quatrième centenaire de la naissance de Blaise Pascal devrait être l’occasion de resituer au cœur de la culture française l’importance de l’œuvre de l’auteur des Pensées. Est-elle si évidente ? La récente édition d’un inédit de Michel Foucauld intitulé Le Discours philosophique, ne fait aucune mention de Pascal, alors que Nietzsche y occupe une place capitale. Pourtant, l’intéressé éprouvait pour le Français la plus vive estime : « Je suis prêt à l’aimer, écrit-il à un correspondant, parce que son enseignement fut pour moi incommensurable : le seul chrétien logique. » Le mot logique est à prendre dans le sens d’une cohérence intérieure, d’une exigence absolue qui n’admet aucune concession au divertissement ou à la médiocrité. Car, par ailleurs, la pensée ne cesse d’affronter des paradoxes aussi bien dans l’ordre de la science que de la théologie. Mais il n’y aurait là rien pour déconcerter l’auteur d’Aurore. Bien au contraire. C’était le signe même de la logique de qui n’éprouve aucune crainte d’aller au terme de son combat intellectuel.
On ferait donc bien de suivre le conseil de Nietzsche et d’aller outre aux préjugés des Lumières et à l’hostilité d’un Voltaire. Peut-être conviendrait-il alors de ressaisir le natif de Clermont-Ferrand comme au seuil de sa maison, peut-être pas souriant à la manière de La Fontaine, mais proche de nous, car nous proposant d’aller au fond de notre commune condition humaine. C’est le premier mérite du très beau documentaire qu’Yves Bernanos a réalisé pour la chaîne de télévision KTO. Sans fuir aucunement les questions souvent ardues qui se posent à l’intelligence, le film remet Pascal en situation, son œuvre étant liée intimement à son existence, jusque dans la rédaction de ses documents. Ainsi nous est-il précieux d’avoir devant les yeux le manuscrit des Pensées dans son inachèvement. Nous sommes associés à une aventure intime, qui se prolonge au-delà de la mort en nous livrant un secret.
Ce secret, il a été cousu dans le pourpoint de l’écrivain. Le mémorial de sa conversion ! Le père Jean-Robert Armogathe estime qu’il s’agit moins d’un texte mystique qu’ascétique. Car Pascal y a fixé à jamais son infime certitude, qui relève certes d’une illumination mais surtout d’une appréhension de ce qu’est le mystère de la foi. C’est à son propos que François Mauriac pouvait écrire : « Cette nuit du 23 novembre 1654 domine de très haut l’histoire de la spiritualité française : miracle d’équilibre entre l’esprit et l’âme et qui ne s’est produit nulle part ailleurs, il me semble : accord de la sainteté et du génie humain dont je ne connais aucun autre exemple dans aucune littérature. »
L’avantage du film sur l’écrit est d’offrir la figure à l’encontre de l’abstraction pure, mais il y a aussi le piège de l’image qui est de rendre captif de l’imagination au détriment du message de fond. Précisément, la grâce de l’ouvrage réalisé par Yves Bernanos est d’établir une totale correspondance entre la représentation et le message. On est frappé par la beauté de ce qui nous est proposé, et cette beauté est toute au service de l’intelligence de cet étonnant destin et de la fulgurance du déchiffrement opéré de notre présence en ce monde. De ce point de vue le passage des Pensées le plus décisif demeure celui sur les trois ordres, l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et celui de la charité. Dans le film, Pierre Manent le commente. Chaque ordre développe sa logique propre et non sans éclat. La gloire des grands capitaine a quelque chose d’unique, tout comme la force rationnelle des savants. On peut s’interroger sur l’éclat propre à la charité qui ne va pas sans humilité extrême. Le mystère de l’apparaître de Jésus Christ, c’est sa douceur. Une douceur qui a conquis le monde du fait d’un éclat qui n’a rien à voir avec celui des grands et des savants. Pascal aurait sans doute acquiescé à l’association d’Urs von Baltahsar entre la Gloire et la Croix. La beauté indicible qui transparaît dans l’offrande du plus terrible des supplices. « Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toute leur production, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. »
Une des performances du documentaire d’Yves Bernanos est de concentrer en moins d’une heure de temps l’ensemble d’une vie, de ses recherches et de ses activités. Rien n’est oublié, tout est expliqué par les meilleurs spécialistes. Et l’effrayant génie selon Chateaubriand avait d’abord effrayé son propre père, interdit d’une telle précocité. Y a-t-il exemple dans l’histoire d’une fusion semblable entre la science, la philosophie et la théologie. Démonstration de l’existence de la pression atmosphérique, invention du calcul des probabilités, création de la machine à calculer… Voilà qui aurait suffi à occuper une vie bien remplie. Mais Pascal a une ambition plus haute, qui n’est pas inspirée par l’orgueil. L’énigme de l’existence lui commande de dépasser tous le systèmes. Bien avant Kierkegaard, il a exploré l’espace de l’existentialisme. Et puis le chrétien a eu quand même une chance assez extraordinaire, celle d’avoir vécu au sein du « siècle des âmes » et d’avoir participé à l’aventure de Port-Royal. Yves Bernanos a préféré centrer son film sur la singularité de la personne, car il est vrai qu’à trop évoquer Port-Royal, on risque d’entrer dans les querelles infinies du jansénisme, avec ses complications théologiques et l’immense dossier que constituent dans notre histoire nationale la création et le développement de cette abbaye qui fascineront l’incrédule Sainte-Beuve, au point qu’il lui consacrera une somme considérable. Les lycéens d’autrefois étaient invités à lire cette somme qui n’intéresse aujourd’hui que quelques esthètes de la culture.
Nietzsche aussi était intéressé par Port-Royal dont la seule existence montrait à son avis que la France était « la nation la plus chrétienne du monde », avec des personnages qui incarnaient le christianisme au-delà de toutes les ébauches possibles. Mais cela ne l’empêchait pas de faire un sort particulier au seul Pascal, pour lui « le seul chrétien logique ». Le grand mérite du film d’Yves Bernanos est d’avoir, en quelque sorte, illustré ce propos, en envisageant que le seul tracé d’une vie où le cœur et l’esprit ouvrent les portes du mystère de la charité.
Blaise Pascal, de cœur et d’esprit. Une production Crescendo Media Films pour KTO, réalisée par Yves Bernanos.
Blaise Pascal, cœur et esprit