Pour célébrer le centenaire de René Girard, né le jour de Noël 1923, il fallait un « monument » digne du penseur de La Violence et le sacré, et nul ne convenait mieux à la construction d’un tel ouvrage que Benoît Chantre, qui fut son ami, son associé et le plus profond des interprètes de son œuvre. On me permettra de me souvenir que le même Benoît Chantre obtint de Philippe Sollers un Dante qui est, à mon sens, le meilleur ouvrage de l’écrivain qui nous a quittés il y a quelques mois. En ce qui concerne René Girard, la tâche s’avérait immense. De biographie, il ne pouvait être question qu’intellectuelle, car sa vie ne constitue qu’un long effort acharné de réflexion. Il fallait alors rassembler le dossier considérable qui rend compte de l’élaboration d’une pensée en activité continue depuis la jeunesse en Avignon jusqu’au dernier ouvrage Achever Clausewitz, paru en 2007, huit ans avant sa mort. Essai d’une actualité saisissante et qui continue de susciter l’intérêt des spécialistes les plus pointus de la guerre moderne.
Inutile de préciser qu’au travers de cette seule chronique je ne suis pas en mesure de résumer une telle biographie intellectuelle. Il me suffira d’en donner quelque idée pour encourager à sa lecture tous les praticiens de l’œuvre et ceux qui aspirent à la connaître pour disposer des meilleures clés d’intelligence de notre commune condition. Car suivre René Girard, c’est tenter l’aventure d’explorer les tréfonds de l’anthropologie grâce à toutes les ressources de la culture. À condition, toutefois, d’accepter que toutes les distinctions habituelles et les frontières disciplinaires soient souvent transgressées. Girard n’a-t-il pas écrit : « Nous n’avons plus ni guide ni modèle ; nous ne participons à aucune activité culturelle définissable. Nous ne pouvons nous réclamer d’aucune discipline reconnue. Ce que nous voulons faire est aussi étranger à la tragédie ou à la critique littéraire qu’à l’ethnologie ou à la psychanalyse » (La Violence et le sacré).
Il ne faut donc pas s’étonner qu’une intervention si inédite, qui brouillait tous les repères habituels, ait été l’objet de controverses parfois sanglantes et même de dénis définitifs. Elle est, incontestablement, de nature polémique, elle oblige tous les tenants des sciences humaines à réagir à la provocation. Et celle-ci est d’autant plus sensible qu’elle touche aux principes et aux préjugés les mieux en cours. Une des forces de la pensée girardienne est plus que sa familiarité avec ses contemporains, sa complicité avec eux qui lui permet d’affiner ses propres concepts. Là-dessus, Benoît Chantre nous apprend énormément sur les relations que Girard a pu entretenir avec un Jacques Derrida, un Claude Lévi-Strauss, un Emmanuel Levinas, ou encore Roland Barthes et Lucien Goldmann. Personne n’est plus averti que lui de la « modernité », et il jouera un rôle de premier plan dans la promotion de ce qui constituera la French theory, en invitant ses leaders aux États-Unis. En même temps, il en deviendra le principal contradicteur et celui qui pose les questions qui font mal.
Faut-il rappeler que ce qui est au centre de l’obsession constante du penseur, c’est la violence qui résulte des relations interpersonnelles et qui trouve dans le sacré une sorte d’exutoire. L’étude des textes anciens aussi bien que le spectre du terrorisme réapparu en Europe absorbe son attention. C’est « la crise sacrificielle » qui le hante, notamment lorsque celle-ci échappe à sa ritualisation pour aboutir, comme dans Shakespeare, à une suite de crimes sordides. Comme le dira son ami Michel Serres, lors de sa réception académique, l’auteur de La violence et le sacré, a démythifié le sacré : « Vous nous enseignez que la fausseté accompagne le crime, et le mensonge l’homicide, l’un suivant l’autre comme son ombre. »
C’est la révolution judéo-chrétienne qui dévoile le mensonge. Tel est l’objet du troisième ouvrage princeps, Des choses cachées depuis la fondation du monde. Le parcours qui a précédé, à travers la critique littéraire et ethnologique ne pouvait trouver en elle-même son propre dénouement. Le chercheur s’aventure-là sur un terrain qui n’est pas celui habituel de l’anthropologie scientifique. Il s’agit d’exégèse biblique et de théologie. Comment y sera-t-il reçu, alors qu’il bouscule des notions dogmatiques aussi bien établies que celle de « sacrifice de la croix » ? Ce n’est plus le domaine du structuralisme et du post-structuralisme qu’il s’agit d’affronter mais les disciplines religieuses. La confrontation sera d’ailleurs féconde, pour les théologiens eux-mêmes et leurs interlocuteurs qui approfondiront la notion de Rédemption. Et l’on peut même parler de victoire de René Girard, lorsque devant le pape théologien qu’est Benoît XVI, le prédicateur de la maison pontificale, le Père Cantalamessa, établira que ce n’est plus « l’homme qui offre des sacrifices à Dieu, mais Dieu qui se sacrifice pour l’homme, en livrant pour lui à la mort son Fils unique ». Ainsi, avec le Christ, le sens du mot sacrifice se trouve transformé.
On a souvent reproché à René Girard son eschatologisme, sa façon d’envisager les choses d’un point de vue supérieur qui risque de dévaloriser les médiations à hauteur humaine. C’est le grief que Pierre Manent adresse à l’intéressé dans un compte rendu de La Violence et le sacré, publié alors dans la revue Contrepoint, qui précèdera Commentaire. En n’ouvrant de perspectives que dans le choix entre la destruction et le Salut, l’auteur ne semble pas prendre au sérieux la raison politique qui, seule, pourtant, peut protéger les hommes de la réciprocité violente. Il est vrai que la raison politique n’est pas alors le souci primordial de Girard et que l’objection d’une autorité politique construite dans un lieu préservé, où se décide la violence légitime, n’est pas son objet.
La charge de Pierre Manent était assez rude, mais elle correspondait à la vigueur d’une pensée qui oblige toutes les disciplines à réagir. Pendant longtemps encore, l’œuvre de René Girard sera l’objet de remises en cause, parfois radicales. Mais si elle finit par survivre à toutes les contestations dont la postérité retiendra les plus pertinentes, c’est qu’elle se dressera toujours comme cette interpellation qui a bouleversé la culture du XXe siècle.
Benoît Chantre, René Girard. Biographie, Grasset, 2023.
P.S. : Le livre de Benoît Chantre a ranimé en moi bien des souvenirs, car j’ai rencontré René Girard au moment de la publication Des choses cachées depuis la fondation du monde et des liens d’amitié se sont établis jusqu’à la fin de sa vie. Il a été l’invité de nos mercredis.
Pour le centenaire de René Girard