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Royaliste n°1267 du 4 décembre 2023

Emmanuel Le Roy Ladurie, le dernier des « grands »

par Gérard Leclerc

lundi 4 décembre 2023

Il était le dernier survivant de la belle époque, de ces « Trente Glorieuses » dont Pierre Nora a parlé pour désigner cet ensemble d’historiens dont il fut le principal éditeur. Faut-il les nommer, au risque d’oublis malheureux ? Mais la seule évocation de Jacques Le Goff, Georges Duby, François Furet, Pierre Chaunu, Philippe Ariès, suffit à faire rêver à cet âge d’or de l’historiographie qui hissa la France au sommet de l’érudition et du talent. Emmanuel Le Roy Ladurie est, incontestablement, un des grands de cette pléiade. Le seul souvenir de Montaillou, village occitan suffirait à sa gloire. Non seulement parce qu’il fut le best seller absolu des essais historiographiques, mais parce qu’il est le modèle même de cette ambition d’unifier identité, mémoire et histoire, en donnant au récit toute son épaisseur anthropologique.

Pierre Nora a raconté comment, à la lecture du manuscrit, il avait hésité devant son ampleur. Mais l’auteur s’était défendu : « Est-ce que tu couperais dans Proust ? » Et il avait bien raison. Sa mort m’a incité à replonger dans Montaillou, et j’ai retrouvé mes impressions premières. Cette petite histoire, sous le regard d’un maître, acquiert une dimension singulière. Michel Foucault l’avait bien vu : « C’est Versailles en Ariège. » Et il avait fallu un nouveau Saint-Simon pour parvenir à une telle acuité. Pour en donner une idée, simplement ses derniers mots : « Montaillou, c’est l’événementiel des petites gens ; le tremblement de la vie… Montaillou, c’est l’amour de Pierre et de Béatrice, et c’est le troupeau de Pierre Maury. Montaillou, c’est la chaleur charnelle de l’ostal [la cabane en pierres sèches de la région] et la promesse cyclique d’un au-delà paysan. L’un dans l’autre. L’un portant l’autre. »

L’essentiel de l’œuvre d’Emmanuel Le Roy Ladurie est tourné vers la vie paysanne. Question d’atavisme, sans doute, son père étant agriculteur en Normandie. Mais il s’insérait aussi dans une continuité, celle de l’école des Annales, Marc Bloch ayant montré la voie avec sa thèse sur La Franche-Comté sous Philippe II et surtout Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Sa propre thèse , Les Paysans du Languedoc, est le point de départ d’une série d’études où le souci écologique va émerger. Faisant du chercheur un précurseur : « Je persévérais dans la ruralité en étudiant aussi l’aspect écologique, autrement dit l’histoire du climat : dates de vendanges, glaciers alpins, anneaux des arbres, séries thermométriques, séries événementielles… » Il a expliqué plus tard que ce n’était pas la question du réchauffement actuel qui l’avait déterminé à entreprendre cette recherche. En 1967, son Histoire du climat depuis l’an mil était bien pionnière, le sujet n’étant pas pris au sérieux par ses collègues. Lui-même avait perçu que « les famines et les événements politiques, économiques ou sociaux qui les ont parfois accompagnés, étaient souvent dus à la combinaison des guerres et des mauvaises récoltes. » Le climat pouvait donc bousculer le destin.

Emmanuel Le Roy Ladurie s’appliquera lui-même à relier le récit politique à cette question que l’on appelle aujourd’hui environnement. Lorsqu’il écrit sa Brève histoire de l’Ancien Régime en 2017, il commence par un prologue où il retrace brièvement les étapes météorologiques qui scandent le devenir du pays sous la conduite des Capétiens. Elles sont prodigieusement instructives. Ne serait-ce qu’en éclairant l’évolution démographique du pays. Ce ne sont pas seulement les causes prochaines de la Révolution qui sont en rapport avec les mauvaises récoltes et les disettes, mais l’ensemble des événements depuis les origines de la France.

Mais à consulter la bibliographie de l’auteur, apparait un étrange hapax. En 2000 paraît, en effet, un essai intitulé Le siècle des Platter. Qu’est-ce qui a bien pu attirer l’attention du spécialiste de la ruralité sur cette famille helvétique, protestante, au temps de la Renaissance, de la Réforme et du baroque ? Sans doute une ascension sociale étonnante, depuis la condition de mendiant à celle de patricien. Mais aussi, ainsi qu’il le révèlera lors d’un colloque organisé en octobre 2003 le thème Ouverture, société, pouvoir. Ce qui le presse c’est le thème de la société ouverte : « Ouverture politique en général : elle est pratiquée en France et ailleurs depuis Henri IV et Philippe d’Orléans, non sans inversions et accrocs intermédiaires, au terme d’un triple processus : tolérance, ouverture au monde protestant et anglo-saxon, croissance économique, celle-ci à tout le moins dans le registre des ambitions affichées… »

Le propos du colloque n’est pas seulement historique. Il se conclut, en effet, sur la question de ce qu’on peut appeler l’enfermement communiste, dont toute une génération s’est employée à briser le carcan. Or, lui, Emmanuel Le Roy Ladurie, appartient à cette génération, et il a adhéré au Parti communiste dans les plus belles années de sa jeunesse. Voilà des années dont on ne se débarrasse pas aisément, même si elles correspondent à une identité qui vous est devenue étrangère. Ses collègues, François Furet (son rival), Alain Besançon, Annie Kriegel, Mona et Jacques Ozouf, Maurice Agulhon, et bien d’autres, ont participé à la même mésaventure. Il en rendra compte dans son livre de souvenir publié en 1982 Paris-Montpellier P.C.-P.S.U. 1945-1963 (Gallimard). Dans son cas, au-delà de l’emprise idéologique, on peut évoquer une sorte de règlement de compte avec un père de droite, sur lequel il reviendra d’ailleurs plus tard en le réhabilitant.

Après la rupture consommée avec le Parti en 1957, lors de l’insurrection hongroise, il y aura un bref passage par le trotskisme puis par le PSU de Michel Rocard. Et longtemps, l’historien sera considéré comme une autorité intellectuelle de la gauche. Je me souviens d’une réunion à la mutualité qu’il présidait en tant que tel. C’était, je crois, au moment des nouveaux philosophes, alors que le témoignage de Soljenitsyne pesait de tout son poids. Je l’ai rencontré par la suite, notamment à un salon du livre à Paris, où nous avons longuement conversé, en communion d’esprit. Ma dernière rencontre a valeur de symbole, puisqu’il se trouve que je l’ai accueilli à une soirée de Gens de France présidée par le prince Jean, auquel allait toute sa sympathie.

La plupart des ouvrages d’Emmanuel Le Roy Ladurie son disponibles en collections de poche.