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Royaliste n°1266 du 20 novembre 2023

Ce que la France est devenue

par Gérard Leclerc

lundi 20 novembre 2023

Jérôme Fourquet s’est fait connaître en 2019 par son ouvrage L’archipel français qui ne pouvait que marquer les esprits par la pertinence de son analyse des mutations profondes accomplies par notre pays depuis les années 1980. Son nouvel ouvrage La France d’après ne fait que confirmer le premier, sous le biais d’une radioscopie politique apte à faire comprendre les nouveaux rapports électoraux qui se sont établis à partir des « mutations économiques, sociales, paysagères et culturelles » précédemment décrites. Ainsi le contraste est saisissant, si l’on se réfère au Tableau politique de la France de l’Ouest établi par André Siegfried en 1913, qui a valeur de classique dans le domaine de la sociologie électorale. Les critères ne sont plus les mêmes parce que la géographie humaine n’est plus du tout la même.

Exemple parmi d’autres : le département de la Nièvre, dont François Mitterrand s’était emparé au point d’en faire son véritable fief. Le parti socialiste y est aujourd’hui pratiquement inexistant et le Rassemblement national de Marine Le Pen y est arrivé largement en tête lors des dernières élections. Explication : « De façon générale, dans la Nièvre, le brassage des populations a été limité, mais des modifications socioculturelles et économiques d’importance se sont fait jour. Tant et si bien que ce département, comme bien d’autres, ne se vit plus comme un terroir paysan rattaché à une tradition politique de gauche, mais constitue un territoire de la France périphérique. Le statut de la propriété agricole (fermage ou métayage, grande ou petite propriété), l’empreinte plus ou moins forte du catholicisme, les structures familiales historiques (communautaire, souche ou nucléaire), comme le poids des événement historiques (la Résistance, l’influence de telle personnalité nationale) ne déterminent plus que très secondairement le vote. »

On voit comment on est loin d’André Siegfried et combien il s’agit désormais de recourir à d’autres instruments d’investigation, notamment ceux qui permettent « d’entrer dans la tête » de nos concitoyens, à savoir les sciences humaines, les caractéristiques géographiques s’étant effacées au profit des mouvements sociologiques radicaux. Jérôme Fourquet nous invite à nous attarder sur divers cas d’espèce, car la France périphérique s’inscrit en contraste avec les grandes métropoles et leurs propres périphéries. Le fameux 9-3, à savoir la Seine-Saint-Denis, nous emmène très loin de la Nièvre post-mitterrandienne. La mutation qu’elle a subie est d’un ordre tout différent, avec la dislocation de l’ancienne banlieue rouge. La désindustrialisation a contribué à l’effondrement du communisme municipal. Mais s’y ajoute désormais le phénomène d’immigration massive, avec la présence de l’islam : « Avec 27 permanences communistes contre 82 mosquées, le PC est désormais surclassé par l’islam du point de vue de la capacité à imposer l’hégémonie culturelle dans l’ancienne banlieue rouge. » À ajouter cependant une note culturelle particulière, qui ne surprendrait pas Régis Debray : la couche Yankee, avec l’implantation des McDo et le triomphe du Coca Cola autrefois combattu par le PC et ses ténors.

Autre élément à ne pas négliger dans le tableau général, l’expansion de la délinquance et de la violence, auquel il faut ajouter l’emprise croissante du trafic de stupéfiants. Dans les facteurs qui expliquent le fait que Marine Le Pen ait largement percé le plafond de verre qui empêchait son père de franchir un certain seuil, il y a d’abord l’insécurité et la lutte contre la délinquance. Ils arrivent avant la lutte contre l’immigration clandestine et le pouvoir d’achat. N’est-ce pas Jérôme Fourquet qui a glissé le terme de « décivilisation » dans l’oreille d’Emmanuel Macron ? Il faut croire que le sociologue prend très au sérieux un phénomène qui touche profondément la substance morale du pays. La façon d’élever les enfants constitue un facteur déterminant : « Du fait d’une éducation moins contraignante et moins stricte, on installe très tôt dans l’esprit des individus l’idée qu’ils sont uniques et qu’ils ont de nombreux droits, ce qui introduit souvent une rupture de l’équilibre entre droits et devoirs et génère une moindre capacité psychologique à se conformer aux règles et aux interdits et à accepter les différents cadres d’autorité. » Voilà qui rejoint le diagnostic de Jean-Claude Michéa, fustigeant le mot d’ordre égotiste « Mon corps, mon choix, mon droit », à l’encontre de la solide doctrine aristotélicienne rappelant que « sans famille, sans loi, sans foyer », il n’y a que destruction et violence(1).

Au terme de son enquête, Jérôme Fourquet ne peut échapper à une projection sur notre avenir politique qui dépend des trois grands blocs sociologiques et idéologiques qui se sont constitués ces dernières années : la gauche coalisée dans la NUPES, le bloc central macronien et le Rassemblement national. Il est d’avis que le bloc macronien, s’il dispose d’une cohérence sociologique indéniable et peut exploiter la peur de la victoire des extrêmes, n’en est pas moins en risque de dissociation, avec multiplication des candidatures présidentielles et peut-être surtout de contraction de son périmètre électoral. Celui-ci s’est déjà manifesté lors des dernières élections législatives. En ce qui concerne la gauche, tout tient à la personnalité de Jean-Luc Mélenchon : l’alliance qu’il a réussie à constituer autour de lui résistera-t-elle aux contradictions idéologiques internes ? On pourrait ajouter : et aux foucades de l’intéressé ? C’est donc le bloc que Marine Le Pen a réussi à former, qui paraît le plus solide. N’a-t-elle pas réussi à s’empare de la fonction tribunicienne qui était celle du parti communiste à la belle époque de Maurice Thorez et de Georges Marchais ? Cependant, des obstacles sérieux s’opposent à une éventuelle victoire de la fille de Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle. Sa simple hypothèse « continue à paraître anxiogène et potentiellement génératrice de tensions », avec le sentiment d’un saut dans l’inconnu.

Une conclusion s’impose néanmoins. Par rapport à l’époque de François Mitterrand et de Jacques Chirac, il apparait que toutes les cartes ont été redistribuées. Dans une France, dont la géographie humaine s’est complètement transformée, le destin politique du pays s’engage dans une aventure vraiment inédite.

Jérôme Fourquet, La France d’après. Tableau politique, Seuil.

(1) Cf. Royaliste n° 1264 à propos de son livre Extension du domaine du capital, Albin Michel.