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Royaliste n°1261 du 11 septembre 2023

En souvenir de Jacques Julliard

par Gérard Leclerc

lundi 11 septembre 2023

Question préalable : comment expliquer qu’avec certains êtres, parfois éloignés de vos propres convictions, la conversation s’ouvre naturellement dans une proximité amicale ? La réponse n’est pas trop difficile. Un espace se découvre spontanément, à mille lieux des rétractions hostiles et sectaires. Avec Jacques Julliard, cela relevait de l’évidence. Son caractère le hissait au-delà des querelles médiocres. Il suffisait de le lire dans Le Nouvel Observateur de la belle époque pour s’en convaincre. Un hebdomadaire, dont il faudra bien un jour établir la bilan intellectuel, pour apprécier à quel point il a modifié la culture française de la fin du XXe siècle. J’appartiens à une génération qui en a été profondément marquée. Julliard était de cette équipe brillante autour de Jean Daniel. Et, après la disparition de Maurice Clavel en 1979, il s’est trouvé que, pour nous, c’est avec lui que le dialogue s’est poursuivi le plus directement. En ce qui me concerne, c’est en 1996 que s’est produite notre première rencontre.

Participant à une émission du dimanche sur France 2, je m’étais retrouvé à ses côtés à l’invitation de Michèle Cotta. Et c’est entre nous que la conversation s’est nouée ensuite, alors qu’il y avait là d’autres interlocuteurs possibles, de sensibilité plus « progressiste ». Mais Julliard affirmait me lire régulièrement dans Royaliste et il avait même pensé un moment m’introduire dans la rédaction du Nouvel Obs ! J’en avais tout de même été un peu surpris mais il fallait se rendre compte qu’il y avait de sérieuses affinités entre nous, que sa mort m’oblige à analyser plus profondément..

Affinités politiques ? L’affaire n’est pas simple. Il est entendu que Julliard avait été un des principaux représentant et théoricien de ce qu’on appelait « la deuxième gauche », aux côtés de Michel Rocard et d’Edmond Maire. Par certains côtés, cela pouvait attirer notre sympathie, non sans restriction. Jean-Pierre Chevènement l’avait qualifiée péjorativement de « gauche américaine ». Ce n’était pas une attaque gratuite. N’y avait-il pas contradiction entre les velléités autogestionnaires des années soixante et le désir de se concilier un certain libéralisme économique ? La figure de Jacques Delors, futur dirigeant de l’eurocratie, s’interpose avec le tournant de la rigueur en 1983, comme l’exemple même de la rupture avec le programme antilibéral de la gauche mitterrandienne. Une telle contradiction n’était pas pour étonner, si l’on se réfère à la ligne politique de la revue Esprit, à laquelle Julliard collabora. Il n’était pas aisé pour les successeurs d’Emmanuel Mounier d’élaborer la synthèse entre l’attachement aux masses populaires et les solutions technocratiques des Trente Glorieuses. Cela fait partie, il est vrai, des contrariétés de la vie et des apories du réel.

En résultait-il cette « république du centre » qui bouleversait les données anciennes de notre géographie politique ? Parfois, Jacques Julliard a donné le sentiment d’abandonner son attachement aux projets autogestionnaires qu’il avait nourris dans le cadre de la CFDT. Mais ce n’était pas pour autant qu’il se ralliait au centre. Toujours, il a affirmé son attachement à la gauche qui fut le principal objet d’études de sa mission d’historien. Et il n’a jamais renié la tradition qu’il privilégiait au sein de cette gauche multiple. Tradition qui se rapporte à ces grands noms aujourd’hui plutôt délaissés : Proudhon, Sorel, Pelloutier… L’entretien qu’il a donné à Olivier Moulin dans notre journal en avril dernier attestait de cette fidélité, avec l’espoir que la recomposition syndicale en cours correspondait à un renouveau dans l’esprit des grands anciens. Sa proximité avec Jean-Claude Michéa était bien le signe d’une telle constance.

Mais ce faisant, Julliard marquait son désaccord total avec la ligne Mélenchon, en stigmatisant de la façon la plus dure l’insoumission, qui signifiait en fait l’abandon des revendications populaires. Dans le grand article qu’elle lui a consacré au Figaro (1), Eugénie Bastié rappelle une déclaration qui fait le point exact de la situation dans laquelle il se trouvait : « Je me sens toujours de gauche. Mais je ne me sens plus représenté par ceux qui parlent en son nom… Nous vivons aujourd’hui un véritable chiasme intellectuel : la gauche a abandonné toutes ses valeurs – la laïcité, la nation, l’universel, l’école républicaine, la sécurité – à la droite. Ce qui a occasionné un décalage de plus en plus important entre le peuple de gauche et les intellectuels censés le représenter. »

Pareille déclaration est significative de l’abîme qui séparait désormais Jacques Julliard d’une intelligentsia vis-à-vis de laquelle il se sentait de plus en plus étranger. À Olivier Moulin aussi il avait confié « sa détestation de la corporation des intellectuels en tant que telle ». Détestation qui était déjà propre à George Sorel. Mais il n’y avait pas seulement que le refus d’appartenir à une coterie partisane. Il y avait l’expression toujours plus vive d’un désaccord de fond sur une vision de la société et sur les principes qui en assuraient la pérennité.

Il faut quand même prendre la mesure de son passage à Marianne et surtout au Figaro. Était-ce un désaccord formel de ses trente-deux années d’éditorialiste au Nouvel Observateur ? Daniel Lindenberg avait-il eu raison de le rajouter à la liste des « néo réactionnaires » dans la nouvelle édition de son pamphlet Rappel à l’ordre ? Pour prendre la mesure de sa position, il convient de se garder des réductions et des rancœurs de la polémique. Thomas Legrand dans Libération (2) a tenté de saluer celui qui déplorait la dérive wokiste de son journal. Mais ce faisant, il refusait d’apprécier le désaccord fondamental qui s’était creusé entre l’ancienne figure phare de la gauche et l’observateur accablé de ce qu’elle était devenue. Non, Jacques Julliard ne s’était pas renié. Il s’était montré fidèle à ce qu’il y avait de plus irréductible en lui, en deçà de toutes les fluctuations d’une actualité éphémère. Ce n’était pas principalement en vertu de la part réactionnaire qu’il s’était toujours reconnu. C’était en vertu de sa culture essentielle. Et cela, Thomas Legrand veut bien le reconnaître, mais sans en tirer les conséquences. L’amour inconditionnel que Julliard portait à notre héritage littéraire (amour depuis toujours partagé avec son épouse Suzanne, lettrée supérieure) correspondait à la véritable profondeur de ses convictions, c’est-à-dire ses raisons de vivre. Et puisque je voulais m’interroger sur la nature exacte de nos affinités, elles sont là ! Elles appartiennent à cet ordre auquel se référait le lecteur de Pascal. Mais aussi de Péguy, de Bernanos, de Simone Weil… nos maîtres pour l’éternité.

(1). Eugénie Bastié, « Jacques Julliard la croix la rose et la plume », Le Figaro, 9 et 10 septembre.

(2). Thomas Legrand, « Au revoir Jacques Julliard », Libération, 9 et 10 septembre.