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Royaliste n°1262 du 25 septembre 2023

Retour aux Partisans

par Gérard Leclerc

lundi 25 septembre 2023

Kessel, Druon : deux noms de notre littérature au XXe siècle. S’éloigneraient-ils, comme trop souvent nos écrivains au fil du temps ? Ceux-là, pourtant, appartiennent au vif de notre histoire, et l’on retient, au moins, qu’ils furent les auteurs d’un Chant des partisans ancré dans notre mémoire. C’est qu’ils furent de vrais résistants. Des résistants, qui avaient l’amour du pays, le prouvèrent dans leurs engagements et participèrent aussi par leur labeur d’écrivain à notre roman national. Grâce soit rendue à Dominique Bona de les avoir associés dans une commune biographie, qui nous les rend comme familiers, et surtout étonnamment vivants. On pourrait, d’ailleurs, parler d’un troisième personnage très présent dans le livre, en la personne de Germaine Sablon, une véritable héroïne, première interprète du Chant des partisans et qui fut longtemps la compagne de Joseph Kessel.

Séparés de vingt ans, Maurice Druon était le neveu de Joseph Kessel, auquel il fut longtemps très lié, et dont il aurait dû revêtir le patronyme, s’il n’avait été adopté par un René Druon qu’il vénérait. Mais je laisse ici les questions généalogiques, pour souligner avec Dominique Bona que l’intimité de Kessel et de Druon n’empêchait pas une opposition des caractères et une différence radicale du sens des appartenances. Kessel ne pouvait oublier que son père était médecin juif d’origine lituanienne. Sans doute ne prit-il que tardivement conscience de cette identité juive. Et malgré le statut imposé sous l’Occupation, ce ne fut vraiment qu’à la naissance d’Israël qu’il prit fait et cause pour le judaïsme (hors de toute perspective religieuse). Ce n’est pas le cas de Maurice Druon, qui ne se reconnaissait que d’appartenance catholique. Non seulement il ne se reconnaissait pas juif, mais il ne se reconnaissait en rien dans « un certain folklore russe, samovars, troïkas, chanteurs tziganes et cavaliers cosaques, qui occupent une part importante dans l’imaginaire de Kessel ».

Autant Kessel a le tempérament d’un baroudeur, porté à tous les excès, autant Druon se signale par la sagesse et la régularité de ses mœurs. Chez lui, tout est stabilité, ordre bourgeois, ce qui le garde de bien des pièges, « les dangereux démons de l’oncle Jef ». « Aux expéditions risquées aux quatre coins du monde, au Yémen ou en Éthiopie, sans parler de la Palestine, dans les pays en guerre qui attirent Kessel comme un signal dans la nuit, il préfère quant à lui la dolce vita dans les hôtels cinq étoiles à Capri, à Ischia, à Rome. »

Dominique Bona illustre ainsi « deux type d’hommes, deux styles de vie ». Celui de l’oncle ne correspond pourtant pas au modèle du noceur, prisonnier de ses vices. S’il est capable de casser, à Paris, tout un mobilier de bar dans un accès de colère, il est aussi, s’il le faut, une sorte d’ascète, s’imposant toutes les privations s’il faut partir à l’aventure et surtout rendre compte du climat du pays le plus pauvre, qu’il veut scruter au fond de l’âme. Pierre Lazareff, directeur de France soir, saura donner tous les moyens nécessaires d’investigation au plus génial de ses reporters, un reporter encore de service en 1967, lorsque l’Organisation mondiale de la santé l’envoie prendre le pouls du tiers monde : « Le reportage le vivifie, son sang circule plus vite dans ses veines, ses jambes retrouvent l’allant de ses vingt ans. Il épuise tous ceux qui le suivent par une cadence frénétique, ne dort plus, saute les repas, et se fiche pas mal qu’il n’y ait rien à boire de sérieux quand un passant vient à obséder son regard, pour quelques traits, pour quelques gestes, saisis au hasard. »

Mais de cette vie ardente nous ne nous souviendrions plus s’il n’en était surgie une œuvre littéraire abondante, mais surtout de première qualité. Une œuvre qui lui ouvre les portes de l’Académie française quatre ans avant son neveu. Précisément, cette entrée quai Conti permet de rappeler à Dominique Bona le souvenir de mon ami Paul Guilbert que Kessel a choisi alors comme secrétaire et qui rédige le discours en hommage au duc de la Force, qui n’inspire en rien le récipiendaire. Je ne résiste pas au plaisir de citer le portrait que la biographe fait du secrétaire : « Un grand gaillard, aussi haut et large d’épaules que lui, le cheveu pareillement en désordre, roux, comme Maurice, mais moins extraverti, tellement plus timide, une sorte d’éternel étudiant, bohème et nonchalant. » Paul Guilbert a sans doute écrit pour Kessel plus que ce discours. Ce qui est l’occasion de regretter qu’il n’ait publié aucun livre, lui dont chaque article était un petit chef-d’œuvre d’écriture.

On sait que le destin devait lier plus profondément encore Maurice Druon à l’Académie française, dont il devint le secrétaire perpétuel durant quatorze ans, prenant la suite de Jean Mistler avant de laisser la place à Hélène Carrère d’Encausse qui vient de nous quitter. Lui qui n’était pas pourtant chaud partisan d’accueillir les femmes dans ce haut lieu réservé aux hommes, se fera une joie d’une telle succession. Il est alors réputé pour son solide conservatisme. De ce point de vue, son passage au ministère de la Culture en 1973, sous le gouvernement de Pierre Messmer, n’est pas passé inaperçu. Dès sa prise de fonction Il a averti ses collaborateurs qu’il lui serait indifférent d’être impopulaire et face à un milieu culturel très marqué à gauche, il ne craint aucune provocation : « Non seulement il ne s’offusque pas que la presse le caricature en proconsul venu fouler le champ de la libre culture, mais il revendique sa position. Il assume d’être un réactionnaire au milieu d’artistes révolutionnaires. Il en rit. Il s’en amuse. »`

Cependant, Druon est loin d’avoir toujours partagé ces idées qui le font la cible de toute la presse de gauche. Il a même, un moment, été compagnon de route du parti communiste. Il a défendu François Mitterrand mis en difficulté au moment de l’affaire des fuites. En 1956, quand Budapest était envahi par les troupes soviétiques, il a pris position en faveur de l’Union soviétique, en compagnie d’Aragon, Picasso et Yves Montand ! Plus tard, en pleine crise de 1968 il se montre plein de compréhension pour la nouvelle génération en révolte.

Comment expliquer ce tournant radical ? Plus il avance en âge, plus Maurice Druon se trouve comptable d’un héritage menacé. C’est ce que Danielle Sallenave, qui lui succèdera à son siège académique, condensera en une formule à retenir : « Elle ne peut pas, elle ne doit pas changer, cette France qui l’ a reconnu, qui lui a donné une légitimité, un nom, une langue et tranchons le mot, la gloire ! Elle doit rester ce qu’elle est, et tant pis pour ceux qui pensent autrement. » Oui, mais avec son oncle Joseph Kessel, Maurice Druon avait des titres sérieux à se reconnaître dans les plis d’une certaine gloire.

Dominique Bona, Les Partisans. Kessel et Druon, une histoire de famille, Gallimard.