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Royaliste n°1265 du 6 novembre 2023

Christianisme et civilisation

par Gérard Leclerc

lundi 6 novembre 2023

On parle beaucoup, en ce moment, de questions de civilisation, en se référant souvent à l’essai célèbre de Samuel Huntington (Le choc des civilisations, 1996). Mais que contient vraiment ce thème plutôt prestigieux ? Si l’on se réfère à un auteur spécialisé comme Norbert Elias, on est invité à s’ouvrir à des données très variées : degré de l’évolution technique, règles du savoir-vivre, développement de la connaissance scientifique, idées et usages religieux (cf. La civilisation des mœurs, 1969). André Malraux, pour sa part, accordait au facteur religieux un rôle primordial : « La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. » À considérer les choses d’un peu haut, on adhère assez spontanément à cette formule. Ce qui relève de la Croix ou du Croissant semble bien caractériser des sphères de civilisation très différenciées. Mais pour entrer dans la formation de tels phénomènes, il importe d’y aller voir d’une façon plus précise, en découvrant la complexité de certains processus. Ainsi, comment analyser la façon dont le christianisme naissant s’est introduit dans les mœurs de la civilisation romaine, plus exactement dans les mœurs de l’Antiquité tardive ?

Quelle que soit la nouveauté incontestable du message évangélique, il serait plutôt hasardeux de s’attendre à une sorte de révolution soudaine qui aurait boulversé la surface du bassin méditerranéen. On peut même s’étonner de certaines lenteurs et se scandaliser de certains compromis avec les mentalités ambiantes. L’histoire ne procède pas toujours à la vitesse d’un cheval au galop. L’étude que vient de publier Jean-Marie Salamito sur Les Pères de l’Église et l’économie permet de nous en rendre compte. L’auteur, qui enseigne à la Sorbonne l’histoire du christianisme antique, n’a cessé de poursuivre l’investigation des textes fondateurs en les référant au contexte de l’époque. C’est d’ailleurs l’occasion de s’apercevoir que le concept de théologie contextualisée, sur lequel insiste beaucoup le pape actuel, n’est nullement inédit. Le discours religieux se fait entendre à un certain moment, et pour être compris il doit faire son chemin parmi les attentes, les soucis, voire les préjugés des contemporains. Cela ne lui enlève en rien son originalité spécifique qui finit par percer, selon un mode qui lui est propre.

Comme l’explique Fabrice Hadjadj, qui préface le livre : « Si l’Évangile contient une indéniable force de transformation sociale, c’est justement de ne pas viser d’abord cette transformation… Ceux qui sont contre le système croient que tout le problème est là, et que tout ira mieux dès lors qu’on instaurera un autre système. Le chrétien pousse ses critiques plus en profondeur et c’est pour cela qu’il ne se contente pas de la contestation. » Il en va, par exemple, de la question du travail manuel. Il n’est pas exact d’affirmer d’une façon générale que le christianisme avait réhabilité le travail méprisé par le monde greco-romain : « Il n’en reste pas moins vrai que de nombreux auteurs de l’Antiquité païenne ont accablé de leur dédain les métiers les plus humbles, et qu’en revanche beaucoup d’auteurs chrétiens ont manifesté pour ceux-ci de l’estime. » Ambroise de Milan, le maître d’Augustin, procède à une défense vigoureuse du salarié, qui doit recevoir la juste rétribution de son labeur. Cette exigence d’équité va à l’encontre d’un certain mépris du mercenaire et de la morgue aristocratique qui cultive le seul souci de soi.

Le christianisme n’est nullement indifférent aux réalités économiques. Jean-Marie Salamito trouve heureuse la formule de Max Weber, selon qui il est une religion éthique, c’est-à-dire « une religion dans laquelle les actes bons ou mauvais du point de vue religieux ne se limitent pas au seul domaine du culte ». À l’instar du judaïsme, les chrétiens relient l’amour de Dieu à l’amour du prochain et se soucient de son sort le plus concret. Et cela conduit à l’analyse « des comportements et des discours économiques, de l’attention à l’utilité sociale et aux structures, enfin une capacité à décrire des mécanismes au lieu de condamner simplement des actes particuliers et des individus ».

Tout un chapitre consacré à saint Augustin met en évidence son estime du travail et des travailleurs manuels, tout en les rapportant à sa réflexion théologique fondamentale. C’est la qualité morale qui prime sur l’honorabilité d’une profession. Et aucune de celles-ci n’échappe à la responsabilité, c’est-à-dire aux dispositions intérieures : « Les hommes voient la profession, Dieu connaît le cœur. » Le travail de la terre et le négoce sont justifiables d’une appréciation bonne ou négative. La période patristique avait donc permis une avancée intellectuelle qui ne sera pas poursuivie dans la période qui suivra la fin de l’empire romain. C’est la scolastique, qui, plus tard, reprendra l’effort et se définira comme un « renouveau patristique ».

Le dernier chapitre de Jean-Marie Salamito peut être considéré comme le morceau de choix de l’ouvrage, car il aborde le problème le plus épineux de cette Antiquité chrétienne et son titre même marque la nature d’un paradoxe : « Pourquoi les chrétiens de l’Antiquité n’ont-ils pas aboli l’esclavage ? » N’est-ce pas en soi un objet de scandale ? : « En réalité, comme nous le rappelle Paul Veyne “aucun chrétien (sauf à la rigueur Grégoire de Nysse) n’avait songé à abolir l’esclavage. » Ce qui semble, pourtant, à l’opposé de sa morale et de sa conception de la dignité humaine. Il convient donc de se ressaisir du dossier, ne serait-ce qu’à partir des textes les plus autorisés des origines. Ceux où la condition d’esclave est évoquée directement. Jean-Marie Salamito a découvert vingt documents tirés des épîtres de Paul et des Pères, qu’il analyse avec soin. En résumant la problématique générale, on pourrait dire que le fait massif de l’esclavage s’impose, sinon comme une fatalité, du moins comme une réalité dont on est obligé de tenir compte. D’ailleurs, la mission de l’Église n’est pas directement temporelle. Et cependant, dans tous ces documents qui peuvent sembler « conservateurs » domine l’idée d’une dignité spirituelle fondamentale de la personne en situation d’esclave : « Aux yeux de Paul, la relation de chaque nouveau chrétien avec le Seigneur Christ, l’emporte de loin sur le rang que ce même chrétien occupe dans la société au moment de sa conversion. Cette primauté du religieux (ou du spirituel) vaut pour les individus libres comme pour les esclaves. »

Viendra un moment où cette dignité spirituelle débouchera sur une reconnaissance anthropologique qui porte condamnation de l’esclavage. C’est Grégoire de Nysse, qui, au IVe siècle, franchira résolument le pas. L’esclavage est contraire à la volonté explicite du Créateur. Nul ne peut vendre ou acheter « celui qui est à la ressemblance de Dieu ». La première chrétienté avait pu « mettre de l’huile dans les rouages » (Paul Veyne) de l’ordre établi, il n’empêche que par ses principes elle préparait une émancipation par rapport au désordre établi (1).

Jean-Marie Salamito, Travailleuses, travailleurs. Les Pères de l’Église et l’économie, Salvator, Philanthropos.

(1) Sur le même sujet, on se reportera au travail considérable réalisé par Olivier Grenouilleau (Christianisme et esclavage, NRF-Gallimard). C’est toute l’histoire de l’esclavage et des chrétiens jusqu’à l’abolition qui est retracée. Sur la période d’origine, il y a parfait accord entre Olivier Grenouilleau et Jean-Marie Salamito.