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Royaliste n°1263 du 9 octobre 2023

Les années folles d’un militant

par Gérard Leclerc

lundi 9 octobre 2023

Pour qui a lu, un jour, l’essai de Jean-Pierre Le Goff intitulé Mai 68, l’héritage impossible, dont la première édition (La Découverte) date de 1998, il ne fait pas de doute qu’il s’agit du meilleur livre paru sur la question. Loin des louanges inconsidérées et des dénigrements sommaires, il obligeait à une réflexion sérieuse, proche de l’événement et distancié afin de percevoir sa signification. Pour parvenir à un tel résultat, il fallait que l’auteur ait eu une relation particulière avec les acteurs de 68, qu’il en ait même fait partie et qu’il ait profité de l’expérience pour en tirer toutes les leçons. Mais jusqu’alors il n’avait rien révélé de la façon dont il avait été mêlé aux péripéties de l’époque, celles des deux mois de l’effervescence mais aussi des années qui avaient suivi. C’est chose faite aujourd’hui, avec ce nouvel essai qui accompagnera désormais l’ouvrage princeps d’il y a vingt-cinq ans. Mes années folles est, en effet, le récit du militantisme ardent d’un jeune homme, pleinement investi dans le courant le plus extrémiste, se réclamant de l’eschatologie révolutionnaire d’alors.

Essai d’autocritique ? Le titre le donnerait à penser, et il est vrai que Jean-Pierre Le Goff examine sans indulgence ce qu’il considère désormais comme une errance. Mais loin de procéder à une sorte de procès personnel, l’auteur cherche d’abord à se comprendre lui-même et comprendre pourquoi il a pu se livrer corps et âme à des actions de « casseurs » avec la volonté d’en découvre contre tous ceux qui se réclamaient de l’ordre établi. À cette fin, il est obligé de se livrer à une véritable anamnèse à cause de l’écart qui s’est produit avec le personnage qui fut le sien. Reprenant l’expression de Paul Ricœur « soi-même comm un autre », il traduit son sentiment à l’égard des textes de référence qui furent les siens : « Les idées, le style et le vocabulaire me sont encore familiers tout en étant devenus une sorte de langue morte gravée dans des manuscrits anciens que je parviens encore à décrypter. »

On ne peut sous-estimer l’aspect littéraire d’un tel engagement parce qu’il est lié à des lectures qui disposent à une certaine vision du monde ou à une façon de rêver le monde. Ainsi en va-t-il du surréalisme d’un Breton et de la découverte de Nadja : « Cette façon d’écrire était indissociable d’une façon de vivre et de penser qui affirmait la possibilité effective d’un réenchantement du monde, pourvu qu’on y soit bien disposé. J’y trouvais un nouvel univers qui entendait mêler le rêve et la réalité d’une toute autre manière que la littérature traditionnelle. » C’est à une sorte de conversion métaphysique que le lecteur est conduit avec un autre rapport au réel.

Je ne puis m’empêcher de comparer cette attitude à celle diamétralement contraire qui fut celle, au même moment, d’un Alain Besançon. Le futur analyste impitoyable de la gnose léniniste est, quant à lui, effrayé par le bouleversement mental de Mai 68, auquel il rapporte une expression de Lamartine : « Nous avons passé le tropique orageux d’une autre hulmanité. » (1) Ce qui ravit l’un plonge l’autre dans un abîme de perplexité et de craintes. Est-ce différence de génération ? Peut-être, car il y a un vrai décalage de mentalité qui tient à un basculement d’horizon éthique. Jean-Pierre Le Goff m’a ainsi confié combien l’attitude d’un Sartre et d’un Foucauld à l’égard des émeutiers tenait plus de la manipulation que de l’empathie. Le premier soixantenaire, le second quarantenaire viennent d’ailleurs, et leur ralliement au mouvement tient plus de la récupération. Cela est d’autant plus vrai que ce qui distingue la génération qui tient la rue dans ces moments oniriques, c’est l’adolescentisme.

L’adolescence est ce moment de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Selon Philippe Ariès, il était presque méconnu des civilisations traditionnelles. Et il s’est affirmé de plus en plus avec la scolarisation. Qui plus est, avec l’entrée massive dans l’enseignement supérieur. J’ai tenté, pour ma part, de définir autrefois cette mentalité adolescente comme celle qui n’arrive pas à dépasser l’indétermination délicieuse du mutant et le narcissisme de l’éternel jeune homme. Les travaux d’un Paul Yonnet ont donné un contenu sociologique précis de cette mutation qui définit le peuple adolescent et se rapporte aux mœurs, aux loisirs et aussi à la musique rock.

Il y a toutefois un problème à résoudre. Car il se trouve que cette génération adolescente se retrouve encore dans un climat politique qui se veut féru de scientificité et se réclame toujours des canons du marxisme. Le même Jean-Pierre Le Goff raconte drôlement qu’avec son groupe militant il s’était acharné à initier un public ouvrier à l’analyse des différentes phases du Capital de Marx. La tentative révéla très vite sa vanité, mais elle s’explique comme une nécessité pratique : « Le léninisme permettait d’opérer une rationalisation de la révolte du peuple adolescent en l’intégrant dans une doctrine qui prétendait détenir les clés de l’interprétation de l’histoire et légitimait l’envie d’en découdre avec l’État policier. »

Le tout est de savoir si ces clés permettaient réellement de comprendre la société française très éloignée de la Russie de 1917. Mais c’est cette alliance de romantisme et d’activisme qui allait décider de la militance du jeune Le Goff, alors étudiant en faculté de Lettres à Caen, une ville particulièrement sensible à cette agitation gauchiste. Sans doute ne faut-il pas se tromper sur les proportions. Ce n’est pas 500 militants étudiants aidés de quelques syndicalistes ouvriers qui pouvaient renverser l’ordre des choses. N’empêche qu’il furent à l’origine de belles bagarres susceptibles de bouleverser une cité. Quant à leur action dans l’université, ils pouvaient provoquer une désorganisation et même une intimidation qui fait parfois froid dans le dos.

Au terme, le jugement que porte le sociologue sur ces « années folles » est assez sévère. Reprenant l’expression de Nietzsche, Jean-Pierre Le Goff parle de nihilisme actif : nihilisme surmonté mais néanmoins nihilisme. Le militantisme léniniste a fini par se muer en gauchisme culturel, avec l’apparition d’un journal comme Tout. L’adolescentisme y serait poussé jusqu’à sa logique extrême grâce à une nouvelle société « où les frustrations, les renoncements et les interdits assimilés à des violences injustes seraient enfin abolis. La jeunesse règnerait alors en maître selon les principes d’un épanouissement et d’un plaisir sans entraves ». Aujourd’hui, le gauchisme culturel a envahi l’espace social, bien au-delà des groupes extrémistes d’hier. « L’anticonformisme d’antan est devenu un nouveau conformisme sous les habits de l’ancien, la transgression et les risques en moins. »

Voilà de quoi largement occuper le labeur du sociologue du temps présent. Reste que Jean-Pierre Le Goff nous dont encore le troisième volume de son récit d’ego-histoire, celui qui décrit l’itinéraire de sa sortie de l’adolescentisme militant.

Jean-Pierre Le Goff, Mes années folles, révolte et nihilisme du peuple adolescent après Mai 68, Robert Laffont.

(1). Louis-Dominique Eloy, Alain Besançon historien et moraliste, préface de Pierre Manent, L’Harmattan.