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Royaliste n°1258 du 5 juin 2023

Sylviane Agacinski à l’Académie

par Gérard Leclerc

lundi 5 juin 2023

Compter parmi les femmes à l’Académie française doit être un premier sujet de satisfaction pour Sylviane Agacinski. Féministe, elle l’a toujours été, revendiquant pour le deuxième sexe non le statut d’une minorité mais celui d’une moitié d’humanité devant être prise pour telle et accédant à part égale à toutes les responsabilités. Mais justement, ce combat féministe s’inspire d’une conception de la femme à mille lieues de la théorie du gender. Non, on ne devient pas arbitrairement femme, on l’est de naissance, corps et âme. Sylviane Agacinski ne partage pas la phobie de Simone de Beauvoir à l’égard de la féminité biologique décrite sous ses aspects les plus négatifs et les plus repoussants. Et je pense également qu’elle ne partage pas la crainte d’une idéalisation qui piègerait la femme dans les fantasmes masculins pour mieux brider sa liberté. Le partage de l’humanité entre les deux sexes doit conduire non pas à la méfiance de l’Autre mais à un équilibre sans doute difficile à trouver. Est-il possible, comme elle me l’a écrit un jour « de faire droit à la nature sans qu’il soit nécessairement androcentré » ?

Féminisme à contre-courant. – On saisit comment ce féminisme intervient dans le chamboulement actuel des idées et au milieu des nouvelles radicalisations idéologiques comme une provocation. Notre philosophe n’est nullement disposée à pactiser avec le militantisme agressif qui s’en prend aux hommes et entend les « déconstruire ». Et du côté le plus radical, on lui fait bien savoir combien elle est inopportune et indésirable, jusqu’à l’interdire de parole. Comme c’est arrivé à l’université Montaigne de Bordeaux, dont la direction n’a pas eu le courage de s’opposer à l’intolérance de tout un lobby. Il est vrai que, pour cette mouvance, signifier son opposition à la marchandisation des corps des mères porteuses et contre la marchandisation du bébé qu’elles portent, dépasse l’intolérable.

Il faut se faire désormais à l’idée que la gauche classique, attachée à une certaine tradition sociale-démocrate, est dépassée par une extrême-gauche qui la refoule à l’état de minorité et exerce à son égard une police de la pensée implacable. C’est ce qui vient d’arriver également à François Ruffin, pourtant député de la France insoumise, qui a été rappelé à l’ordre par les siens pour avoir marqué ses réserves sur l’éventualité d’inscrire dans la loi la possibilité de changer de sexe pour les adolescents. L’épouse de Lionel Jospin n’appartient décidément pas à cette radicalité qui n’a cessé de grandir dans la foulée de l’emprise du wokisme et de la cancel culture. Mais il y va de sa part de toute une culture philosophique qui détermine une visée anthropologique en grand péril. Je n’ai malheureusement pas lu son premier ouvrage qui concernait la pensée de Kierkegaard, mais ce seul nom indique une orientation philosophique et même métaphysique intéressante. Considérée comme à l’origine des courants existentialistes, cet anti-Hegel a ouvert des perspectives qui n’étaient guère partagées par la génération des années soixante, tentée par Sartre ou les désinences du marxisme. Sa tonalité chrétienne n’est sûrement pas indifférente à Sylviane Agacinski, même si elle ne partage pas la foi du Danois. Son intérêt pour la patristique s’est manifestée dans sa recherche approfondie de la « métaphysique des sexes » aux sources du christianisme, même si elle y a discerné une pente misogyne.

C’est sans doute son sens existentiel qui l’a amenée à examiner avec la plus grande attention toutes les questions liées à la bioéthique. Elle y a fait preuve d’un discernement bienvenu et on lui doit de ce fait la meilleure déconstruction de la théorie du gender avec, en contrepartie, la sensibilisation à l’épaisseur anthropologique d’un défi contemporain majeur. Dénonçant l’homme désincarné à travers le processus qui mène du corps charnel au corps fabriqué, elle met l’accent là où il convient le mieux, avec les armes de qui combat avec le plus d’énergie ce que Günther Anders appelait l’obsolescence de l’homme.

Patriotisme. – Récemment, j’ai rendu compte de son dernier essai intitulé Face à une guerre sainte, qui concerne cet autre défi majeur qu’est l’islamisme dans sa définition la plus extrémiste (cf. Royaliste n° 1244). Je ne reviendrai donc pas sur le sujet, mais je réaffirmerai mon intérêt particulier pour le dernier chapitre de cet essai où elle affirme la profondeur de son attachement à la France. Anne Fulda, dans le bel article qu’elle a consacrée à la nouvelle académicienne dans Le Figaro, rappelle comment le père de Sylviane Agacinski, lui-même fils d’un père polonais, s’est imprégné de notre culture : « Peut-être suis-je particulièrement sensible à ce qui noue ensemble la nationalité à l’histoire en raison de la façon dont mon père a vécu, comme enfant, son entrée à l’école communale et son identification à la France et à son histoire (…). Là, non seulement, il est tombé amoureux de la langue française, comme il nous le confia en souriant à la fin de sa vie, il a échangé les rois de Pologne contre les rois de France. »

Dans mon compte rendu, je terminais sur la conviction de notre philosophe d’appartenir à « une nation incarnation partielle de l’humanité » et de son opposition au patriotisme constitutionnel de Jürgen Habermas : « Qui peut penser raisonnablement que les institutions politiques sont de pures constructions rationnelles faites pour gouverner un peuple indéterminé et interchangeable avec n’importe quel autre ? » La controverse actuelle sur la possibilité d’une société multiculturelle a rendu la question nationale plus aiguë que jamais : « La société d’accueil (sous-entendu aux diverses immigrations) serait le simple réceptacle politique et neutre d’un patchwork de communautés culturelles différentes. Comment l’imaginer ? Faut-il vouloir que des nations anciennes comme l’Allemagne ou la France se vident de tout héritage historique particulier pour ne laisser subsister qu’une coquille politique et institutionnelle, foyer commun d’une société multiculturelle destinée de toute façon à se dépasser finalement vers une constellation post-nationale ? Cette idée est effrayante, car elle revient à demander aux vieilles nations que nous sommes de faire table rase de leur passé, y compris en brûlant leur héritage culturel et civilisationnel. »

On peut donc être assuré que notre nouvelle académicienne sera l’avocate pénétrée de notre langue et de notre culture, en même temps que d’un patriotisme exigeant.